À quelques jours du départ du Giro de Jérusalem (Israël), son directeur Mauro Vegni s’est confié à Top Vélo. Ce départ en Terre Sainte est un signe. Signe des temps qui changent, signe d’ouverture de la part d’une des plus grandes courses cyclistes de tous les temps. Un hommage aussi à Gino Bartali, l’illustre champion vainqueur à trois reprises du Giro (1936, 1937 et 1946) qui a sauvé pendant la Seconde Guerre mondiale plusieurs dizaines de Juifs. Des confidences bienvenues de la part de l’homme qui tient d’une main de fer le Giro.

Top Vélo : Avez-vous une pensée pour Andrea Bartali, le fils de Gino décédé l’année dernière ? Il aurait été fier de voir le Giro partir de Jérusalem en hommage à son père.

Mauro Vegni : Bien sûr ! Je ne veux rien enlever aux autres enfants de Gino, mais Andrea était quelqu’un qui vivait pour son papa. Chaque occasion était bonne pour lui de rappeler la mémoire de Gino. Pas seulement du point de vue sportif mais surtout humain. Je crois qu’Andrea avait bien saisi la grandeur de son père.

Et c’est pour cela que la première étape chronométrée sera l’étape Bartali. 

TV : Arriver à Rome était logique ?

MV : Dans mon esprit, si le Giro partait de Jérusalem, il fallait qu’il arrive à Rome. C’est aussi simple que ça. Pour le symbole. Ça n’est pas simplement religieux. Rome est une cité historique comme Jérusalem. Ce sont des villes qui font ressentir et mettent en évidence le côté universel de l’humanité. Elles sont l’humanité. C’est quelque chose de très fort, des cités qui racontent des histoires millénaires. Peu d’autres villes ont laissé autant d’empreintes culturelles et artistiques comme Jérusalem et Rome. Donc ça n’est pas seulement un parallèle religieux comme certains le pensent.

Top Vélo : En France l’annonce du départ du Giro 2018 de Jérusalem a beaucoup fait parler. La presse, les cyclistes, le public se sont questionnés sur les raisons et la faisabilité d’un tel départ. Qu’avez-vous à leur dire ?

MV : Oui ! Surtout mes collègues d’ASO qui ont été très bavards!

Vous savez l’organisation d’un Grand Tour part toujours d’un modèle. De notre côté, nous nous sommes inspirés du modèle du départ du Giro d’Irlande. Alors oui la distance change mais le principe est le même. Simplement.

Il est clair que c’est un grand pari. Nous sommes les premiers à transporter un Grand Tour hors d’Europe. Je dois avouer que c’est très stimulant ! Pour moi comme pour mes équipes de RCS. Pour transporter le Giro en Israël, nous avons dû multiplier les structures comme s’il s’agissait de deux courses distinctes. Nous ne pouvions nous permettre de transporter tout le matériel là-bas pour le réacheminer en Italie dans les temps. Alors nous avons travaillé main dans la main avec les Israéliens pour transporter notre technique, notre savoir-faire et fonctionner avec les moyens mis en œuvre sur place.

C’est symbolique de véhiculer des valeurs si essentielles. Et je suis heureux que le cyclisme moderne serve à transporter ces valeurs. C’est exactement pour cela que nous avons décidé de terminer ce Giro à Rome et non pas à Milan comme habituellement. Pour lui donner une symbolique encore plus marquante et mémorable.

Quant à la faisabilité, le Giro a toujours été une course dure et exigeante. Vous savez, l’Italie est un pays allongé avec une chaîne de montagnes en son milieu. De tous temps, les transferts ont été longs et fastidieux. Le départ d’Israël ne changera pas tant que cela les coureurs et leur staff. Et puis nous avons ajouté une journée de repos supplémentaire !

Je suis certain que nous avons fait un bon Giro. Aux coureurs de nous faire une belle course.

TV : Justement, les coureurs ressentiront certainement physiquement ce départ loin de chez eux…

MV : Je crois que pour les coureurs, au-delà de la fatigue du vol de quatre heures pour se rendre sur place, il n’y aura aucun autre changement. Ils retrouveront exactement la même organisation qu’en Italie.

TV : On dit que vous avez pris beaucoup d’argent pour transporter le Giro en Israël.

MV : L’argent, l’argent… Les gens parlent sans cesse. Oui, nous avons pris de l’argent, plus que d’habitude. Mais nous avons dépensé plus que d’habitude aussi. Transporter le Giro à des milliers de kilomètres coûte de l’argent. On nous demande de créer une course qui restera dans l’histoire. On nous demande de sécuriser les coureurs et leurs équipes.

Tout cela coûte cher… Et cet argent a été utilisé correctement afin d’assurer la plus belle épreuve possible.

TV : À ce propos, quid de la sécurité ?

MV :Je peux vous assurer que le Giro en Israël sera sécurisé. Fondamentalement je sais qu’Israel est un pays sécurisé. Le problème est ailleurs, il vient de gens incontrôlables. Vous savez, que ce soit en Israël ou en Europe, tout peut arriver. Un fou peut se faire sauter et tout peut aller très mal. Ou alors rien ne se passe et tout va bien. Mais il n’y a pas de milieu.

Je le répète, Israël est un pays très sûr. Les autorités ont investi beaucoup dans la sécurité. Par exemple, les contrôles aux aéroports sont parmi les plus stricts au monde avec les États-Unis. Je ne me fais pas de souci.

Certains dirigeants d’équipes ont voulu se faire leur propre idée. Nous les avons invités durant trois jours à Jérusalem, sans escorte. Tous sont convaincus aussi.

TV : À propos de la première étape qui sera un contre-la-montre et non pas un prologue, pouvez-vous nous en dire plus ?  

MV : Je n’aime pas beaucoup le concept du prologue.

Un contre-la-montre a la même importance qu’une étape classique. Gagner un prologue c’est comme si on gagnait une demi-course. Comme s’il y avait quelque chose en moins.

TV : En 2009, le Giro du centenaire était parti de Venise avec un contre-la-montre inédit…

MV :Oui, du Lido précisément. J’aimerais beaucoup conclure un Giro avec un contre-la-montre qui se terminerait place Saint-Marc. Vincenzo Torriani l’avait fait en 1984, l’étape avait été remportée par Francesco Moser. Mais l’étape était située au milieu du Giro.

TV : Vous parlez de Vincenzo Torriani. Il avait placé son imagination au centre du Giro. Il faisait ce dont il rêvait et il faisait ce qu’il voulait.

Et dans les pas de Torriani, vous avez rêvé du départ d’Israël et vous avez été plus loin que n’importe quel autre directeur d’épreuve. Plus loin que le Tour de France qui avait rêvé un temps de faire son grand départ de New York, sans jamais concrétiser.

Pouvez-vous nous expliquer la genèse de votre rêve ?

MV : J’espère que le Tour de France n’annoncera pas le départ de New York avant le départ du Giro (rires) !

Je vais faire une parenthèse dans ma réponse. Il est clair que nous allons montrer aux autres organisateurs qu’il est possible d’orchestrer un grand départ à travers le monde. Évidemment c’est plus complexe, il faut gérer des fuseaux horaires différents. Nous avons perdu il y a quelques années le grand départ du Japon. Pour des petits incidents, des petits problèmes. Et je suis persuadé que dans le contexte actuel de la mondialisation, il faut porter nos grands événements à travers le monde. C’est un moyen de faire comprendre aux dirigeants qu’il faut aller de l’avant. Dubaï et Abou Dabi souhaitaient accueillir le Giro pour le grand départ. Tout cela contribue à la grandeur du sport cycliste et du sport en général.

Pour répondre à votre question, je pense que le départ d’Israël n’est pas important seulement pour le Giro, mais pour tout le cyclisme. Il donne une grande valeur à ce sport.

Ce rêve que j’ai fait est né de rencontres. Il y a environ deux ans j’ai pu faire la connaissance du maire de Jérusalem. Il m’a invité en tant que touriste, à cette époque nous n’avions pas encore parlé de sport. Nous avons beaucoup discuté jusqu’au moment où nous avons eu l’idée un peu folle d’en faire le point de départ du Giro. Mais entre avoir une idée et la concrétiser, il y a beaucoup de choses à évaluer et cela a pris pas mal de temps.

Je dois dire que j’ai tout de suite été fasciné par Jérusalem. Sans entrer dans des délires politiciens, religieux ou relevant du marketing, en la regardant simplement pour ce qu’elle est, Jérusalem est passionnante ! Et donc cette idée que je gardais au fond de ma tête a germé et nous nous sommes ensuite rencontrés à nouveau plusieurs fois en Italie et en Israël, jusqu’à obtenir la certitude de la faisabilité du projet. J’ai ensuite pris contact avec des membres du gouvernement Israélien qui m’ont aussi apporté tout leur soutien.

Et je dois rajouter que le stéréotype que l’on se fait de la vie là-bas est souvent erroné. Que nous montre-t-on à la télévision ? Seulement des images du JT lorsque quelque chose va mal. Mais 99 % du temps, quand tout va bien personne n’en parle. En effet, sur place c’est tout autre chose. Et Jérusalem est une ville, Tel Aviv en est une autre, complètement différente. Voir cette réalité en face et sur place m’a procuré toute la détermination nécessaire pour réaliser ce rêve.

TV : Avez-vous reçu des pressions politiques pour ou contre votre projet ?

MV : Évidemment et malheureusement. Mais dans la vie, il faut parfois risquer et regarder de l’avant. Essayer aussi. Il est clair que les discussions avec les représentants palestiniens n’ont pas été simples. Dès l’annonce de la nouvelle, ils m’ont appelé et je leur ai expliqué que je transportais le Giro en Israël et non pas en territoire occupé. Je n’ai rien à faire des querelles entre Israéliens et Palestiniens.

Par contre, le sport est un formidable vecteur d’appel à la paix. Je pense notamment aux JO, et si le cyclisme peut être porteur de paix, alors c’est tant mieux.

Après, sachez que même en Italie, nous subissons toujours des pressions de telles ou telles régions qui souhaitent accueillir la course. C’est comme ça, il faut rester serein pour avancer.

TV : Autre révolution, un Team israélien sera au départ. Pensez-vous que ses coureurs soient au niveau du Pro Tour ?

MV : Les coureurs ont déjà effectué Tirreno-Adriatico et Milan-San Remo. Ils ont donc déjà touché le haut niveau. En regardant de près l’effectif de l’équipe, il y a des coureurs habitués à courir sur les courses World Tour. L’Italien Sbaragli ou le Belge Hermans qui courrait auparavant chez BMC ont l’expérience pour emmener l’équipe sur le Giro. Je suis certain qu’ils vont surprendre. Et je pourrais rajouter sans citer personne qu’ils sont certainement largement au niveau de la plupart des équipes italiennes…

TV : Leur présence faisait partie du contrat ?

MV : Non ! Mais il était normal de faire participer une équipe israélienne à un Giro partant d’Israël. En plus ils sont en train de démocratiser le cyclisme là-bas. Saviez-vous qu’un vélodrome est en construction à Tel Aviv ? Donc si la présence de l’équipe Israël Cycling Academy n’était pas écrite, pour moi la question ne s’est pas posée même si j’ai tardé à annoncer leur participation.

TV : Les équipes ont-elles apprécié que le Giro sorte un peu du monde fermé du sport et s’ouvre au monde ?

MV : Vous savez, les équipes ont beaucoup à faire et ont beaucoup de préoccupations. Trouver des sponsors, boucler un budget, manager les coureurs et gérer la présence du personnel à l’extérieur plus de 200 jours par ans… Tout le monde ne le comprend pas, mais moi si.

Par contre les équipes ont bien compris que le départ du Giro d’Israël apportait une couverture médiatique incroyable. Il y a eu des articles dans le New-York Times, dans le Washington Post… Pensez-vous que si le Giro était parti de Naples, ces journalistes se seraient déplacés ? D’ailleurs, est-ce que Top Véloserait venu m’interviewer ?

Donc je peux répondre par oui, les équipes apprécient de vivre quelque chose de différent et acceptent la couverture médiatique qui va avec.

TV : Comme l’an dernier, le Team Nippo Fantini de Damiano Cunego ne sera pas au départ. C’est un peu cruel pour cet ex-vainqueur du Giro qui aurait bien aimé terminer sa carrière sur le Giro 2018. Pourquoi cette non-sélection alors que le Team Bardiani, qui a eu des problèmes de dopage, est invité ?

MV : Je crois que le problème avec le Team Nippo date d’il y a deux ans. Il faut faire preuve d’un gros effort de réflexion pour comprendre et saisir toute la complexité de la chose. Parce que si on se contente de regarder les choses sans regarder ce qu’il se passe à côté, on fait un discours comme celui de votre question. Mais ça n’est pas si simple.

Le cyclisme italien est en déclin, c’est un fait. Pas seulement les coureurs. Car la majorité d’entre eux court dans des équipes étrangères. À ce propos, la mondialisation que je défendais tout à l’heure, pour un tout autre sujet, n’a pas aidé. Elle a déporté les compétitions dans le monde entier, mais en Italie il ne reste plus grand-chose.

Comme organisateur italien de courses, je me dois évidemment d’aider le mouvement cycliste italien parce que l’important, au fond, n’est pas d’être les premiers à tout prix, mais d’être unis.

Si la base meurt, tout s’écroule. Et la base dans le cyclisme, ce sont les jeunes. Sans jeunes coureurs il n’y a pas de renouvellement. C’est cela le mouvement.

Et malheureusement en Italie est arrivé un moment où certains croyaient qu’être italien suffisait pour participer au Giro. Et je ne suis pas d’accord avec cette idée. Parce qu’alors, il n’y plus aucune stimulation pour vouloir faire bien. L’autosatisfaction ne sert à rien.

Évidemment je souhaite la présence d’équipes italiennes au Giro et j’aide les équipes italiennes quand elles le méritent. Mais je souhaiterais un changement radical dans les équipes italiennes. Et le fait que certaines équipes, pour ne pas trop dépenser ni trop se mouiller, prennent dans leurs rangs des coureurs de renom, pensant que cela suffit à leur assurer visibilité et départ dans les grandes courses, me déplait. On ne construit aucun projet d’équipe sur le long terme de cette manière.

La Bardiani a eu des problèmes avec certains coureurs, mais c’est la seule équipe italienne qui a pris des risques. C’est l’unique équipe italienne qui a un vrai projet de croissance et de formation. C’est une équipe qui a toujours compté sur des coureurs jeunes et qui a porté au plus haut niveau un grand nombre d’entre eux.

Pénaliser la Bardiani au profit d’un seul coureur me semblait pénaliser tout le mouvement. Pour moi, le choix s’est fait tout naturellement

TV : En parlant de coureurs, la présence de Chris Froome pose-t-elle problème ?

MV : C’est une histoire compliquée. Certaines personnes me disent que j’aurais dû refuser la présence de Froome sur le Giro. Mais pourquoi devrais-je prendre cette décision alors que l’UCI le laisse courir ? La réelle question est de savoir pourquoi cette affaire dure depuis si longtemps.

Je ne veux pas accepter une situation comme celle de Contador et sa disqualification il y a quelques années. Je l’ai dit au président de l’UCI et il m’a écouté. Si Froome est jugé coupable de dopage, je souhaite que sa disqualification prenne effet à partir du moment où il sera jugé et non pas qu’elle soit rétroactive.

Mais on ne peut pas empêcher un coureur de participer à des compétitions pendant un an, en attendant qu’il soit jugé. Ça n’existe pas dans la vie, ça ne doit pas exister dans le sport. Par contre, il faudrait accélérer les procédures pour ne pas que de tels cas puissent se reproduire. C’est mauvais pour le coureur, mauvais pour les organisateurs de courses et mauvais pour la crédibilité du cyclisme.

TV : Vous n’avez pas seulement la responsabilité du Giro, mais aussi de Milan-San Remo, du Tour de Lombardie. Pouvez-vous nous donner la liste des épreuves organisées par RCS ?

MV : Nous organisons des courses en Italie et à travers le monde. Je peux aussi vous citer Tirreno-Adriatico, les Strade Bianche, Milan-Turin, le Tour du Piémont, Abou Dabi, Dubaï. Nous avons une structure qui s’occupe de l’organisation d’événements de tous genres. Mais il est clair que la majorité de notre activité concerne le cyclisme. Au total une soixantaine de personnes travaillent à plein temps à l’organisation de toutes ces courses.