Le dépassement de soi en question

par | Août 16, 2020 | Magazine, Point de vue

La question du dépassement de soi et de moi-même a toujours pris une part importante dans ma pratique du cyclisme. Et après plusieurs années de compétitions, je pensais en connaître un rayon en la matière. Pensez donc, grimper des cols à bloc ça n’est pas facile !
Prétentieusement j’avais tout appris du dépassement de moi-même.
Pourtant j’ai pris une leçon sur la question alors que je venais aider une amie à participer à l’épreuve Race Across France. Vous savez ces épreuves d’ultra distance, ces fous qui parcourent d’innombrables kilomètres, d’incalculables dénivelés, enchainent les ascensions et traversent villes, départements, régions et même parfois pays.
Des cyclistes avec qui pour seul point commun je trouvais celui de pédaler sur un objet à deux roues qu’on appelle bicyclette. Pour moi il était évident qu’on ne pratiquait pas le même sport.
Evidemment je suis un coureur, je sais ce que c’est la douleur…

Une leçon sportive et de vie qui a duré plus de 16h

Seize heures au volant pour moi et seize heures en selle pour Manon. Un petit bout de femme, véritable force de la nature. Infirmière dans la vie, elle enchaine les journées de 12 heures et profite de son temps libre à enchainer les kilomètres. « Alex si on allait faire le tour du Ventoux ce week-end ? » « Hum… D’accord ! » « Mais on le fait samedi dans un sens et dimanche dans l’autre ! »
Voilà qui est Manon. Une personne qui ne compte pas les heures de selle et pour qui le plaisir ultime est de se lancer des défis comme celui de participer à une épreuve d’ultra distance. Plus de 330 kilomètres à travers la Provence, au départ de la Cote d’Azur pour arriver finalement au sommet du Mont Ventoux. C’était hier et j’ai encore le cœur qui bat fort de la voir pédaler encore et encore vers ce sommet inatteignable. Elle a les cheveux blonds et étincelants la nuit lorsque la lumière des phares perce la nuit épaisse. Son style est impeccable, beau à regarder, comme elle l’est aussi lorsqu’elle n’est pas sur le vélo.
Combattant une douleur sans doute insoutenable au fil des heures, elle ne s’est jamais plaint. Une chaleur caniculaire, une chute et la nuit tombée n’auront rien enlevé à son courage et à sa volonté d’arriver au bout. Même un malaise au beau milieu du Ventoux n’aura pas suffi à la faire abandonner son rêve. Je l’ai vu, j’ai ressenti tout ça pendant ces quelques 16 heures. Ses seize heures à elle.

16h de conduite durant lesquelles j’ai compris au fil des kilomètres que sa souffrance valait bien 100 fois la mienne. Jamais je ne me suis évanoui dans le Mont Ventoux que je connais pourtant très bien, et jamais certainement je n’ai repoussé la douleur comme Manon a pu le faire cette nuit. Cette souffrance invisible et cette simplicité dans l’effort sont tellement différentes de ce qu’on retrouve dans la majorité des compétitions cyclistes où on en « rajoute » volontiers.
Jamais plus je ne regarderai mon vélo comme avant car je sais désormais qu’il est possible de réaliser des choses avec cet objet à deux roues que je pensais insoupçonnables.

Manon Delcourt a parcouru la distance de 333,71 km en 15h et 9 minutes. Elle se classe première femme de la Race Across France 300 km et 11ème du classement final.

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