Le Bianchi de Marco Pantani

par | Déc 16, 2019 | Les essais, Vintage

Une merveille sortie directement du musée de la marque à Treviglio. Une merveille que nous avons pu avoir dans nos bureaux, contempler, essayer, photographier, observer encore et encore… Le vélo utilisé par le légendaire Pirate lors du Giro 1998. En exclusivité absolue pour les lecteurs de Top Vélo !

Le velo utilisé par Marco Pantani pour le Giro 98 !

C’est sur les pentes du Mont Ventoux, tout juste réchauffé par l’air printanier que je m’élance et parcours mes premiers mètres sur ce vélo légendaire ô combien important pour moi. Séquence émotion évidemment.
Dans mon histoire du cyclisme, Marco Pantani tient une place très importante. Capitale même. Celui par qui la passion est arrivée et demeure. Mon parcours de cycliste, puis de coureur jalonné de quelques victoires, fut marqué par ce champion hors du commun, véritable phénomène de société et personnage romanesque.
Je me souviens très bien de ce Giro 1998, qui allait lancer Marco vers sa victoire sur le Tour de France, quelques semaines plus tard. Et l’année d’après, en 1999, triomphant par avance une nouvelle fois sur le Giro, certainement encore plus fort. Avant la fin. Avant Madonna di Campiglio.
Ce vélo, l’un des deux utilisés lors du glorieux Giro 1998, est parmi nous. Les images de Marco en danseuse, mains en bas du cintre, attaquant dès le pied de la montée finale vers Plan di Montecampione, relançant encore et encore, jusqu’à décrocher, lâcher Pavel Tonkov et gagner une fois de plus en solitaire, sont en moi. D’y penser des frissons me parcourent. Monter sur ce vélo, toucher le ruban de cintre qui porte encore les traces des mains de Pantani, des frissons me parcourent. Encore et encore. Ce vélo est plus qu’un vélo, c’est une relique.

Un cadre qui en appelle d’autres…

Le cadre aluminium me fait curieusement penser au modèle FG Lite, sorti en 2006, que j’ai utilisé avec bonheur chez les cadets et que je possède toujours. Un cadre réalisé en tubes Dedacciai, aux soudures brutes et très léger, de l’ordre de 1100 grammes. Les tubes alu Deda série 7000 du vélo de Pantani sont de diamètre plus faible et double butted. Hydroformés évidemment, c’est-à-dire qu’on leur a donné une forme particulière sous pression de liquide. La petite fourche Time carbone, chef d’œuvre d’ingénierie à l’époque, semble bien frêle, presque fragile. Le jeu de direction n’est pas surdimensionné comme sur n’importe lequel des vélos de nos jours. Ce qui n’empêchait pas celui qui chevauchait ce vélo de grimper les cols à 25 km/h et parfois plus vite encore. Au point d’être systématiquement obligé de freiner dans les virages avant de relancer. Un jeu de direction surmonté de la fameuse petite rondelle Campagnolo Record, toujours la même aujourd’hui. Campagnolo jusqu’à la tige de selle, aux dérailleurs et aux freins, en passant par les moyeux. Dérailleurs 9 vitesses, les premiers modèles 10 vitesses seront étrennés un mois plus tard sur le Tour.
On remarquera la cassette titane 11-23 qui avait déjà adopté le profil Ultra-Drive qui a subsisté jusqu’à l’arrivée des groupes 11 vitesses.
Le poste de pilotage très étroit a une ergonomie particulière. Le cintre ITM Super Italia est presque rond, mais pas tout à fait. Les leviers sont placés étonnamment bas, en avant. On sait que Pantani ne mettait que rarement les mains aux cocottes, préférant reposer sur le haut du cintre ou mains en bas lors de ses attaques. On ne peut oublier la potence ITM Big One, gros bloc d’aluminium soudé sans grand soin porté à la finition. Son jaune est une marque de fabrique des vélos de la Mercatone Uno de cette époque. Toute une histoire ! Les roues sont aussi Campagnolo, modèles Elektron en alliage de magnésium pour les jantes et Record pour les moyeux. Une précision concernant leur fluidité. Simplement incroyable après tant d’années, largement au niveau des roulements céramiques d’aujourd’hui. Des roulements très certainement préparés et réglés avec soin. Rien n’a bougé sur ce vélo y compris la câblerie en excellent état.

Le moment tant attendu

On ne peut aborder l’essai d’un tel vélo comme s’il s’agissait d’un vélo normal, classique. A la fois œuvre d’art et vestige historique, ce Bianchi Mega Pro reparto corse a la couleur des sentiments. Et le goût de l’exploit. Tout d’abord, et cela fait relativiser, le niveau de performance n’est qu’indicatif lorsqu’on sait ce qu’a réalisé ce vélo, à quelle vitesse il montait les cols les plus pentus et les redescendait. Les jambes d’abord et le vélo suivra.
Première surprise, ce Bianchi semble bien plus léger encore que ce qu’il n’est en réalité. Ses tout juste 8 kg semblent avoir subi une transmutation alchimique nous rapprochant des 7 kg au niveau du ressenti. Il n’avance pas, il explose.
Le confort par contre est inexistant, tout du moins très faible. On ne s’encombrait pas de ce genre de préoccupations à l‘époque. Il fallait que ça roule. Et ça roule. Les roues filent, sifflent de vitesse et de bonheur. Le groupe Record égrène ses rapports avec une douceur déconcertante. Je suis d’ailleurs bien étonné par le fonctionnement de ce groupe. C’est bien simple, je ne suis pas arrivé à le prendre en défaut. À part l’ergonomie des leviers qui peut sembler dépassée pour certains (pas pour moi), les groupes mécaniques actuels ne fonctionnent pas mieux. C’est dire le niveau de performance atteint à l’époque. Non vraiment, j’en suis encore bluffé ! La perfection existait déjà en 1998.
Le cadre alu est très vif, alerte. Je reproduis la position préférée de Pantani, mains en bas et debout sur les pédales. La rigidité de l’arrière du vélo ne manque pas, même le poste de pilotage fait le travail. Alors, il n’y a évidemment pas la facilité de nos vélos actuels, mais ayant des jambes le vélo répond présent.
Je comprends enfin pourquoi les leviers sont placés autant en avant ! Pour pouvoir changer de rapport plus aisément dans cette position. Et attaquer, encore et encore.
Me rasseyant, la selle Flite Titanium, aux couleurs de Marco, est plutôt confortable. C’est certainement le seul composant sur ce vélo qui apporte du confort. Le poste de pilotage en plus d’être étroit et fin (diamètre de 26 mm) est très dur et n’absorbe aucune vibration.
Le contraste entre le cadre, ses équipements et le train roulant est marquant. Les roues Elektron à moyeux Record sont très douces. Celles-ci mériteraient d’être un peu retendues mais elles réagissent quand même instantanément. Elles sont très semblables aux Hyperon actuelles. Aucun temps mort et pas d’inertie. Dommage que cette version soit à pneus, Pantani roulait sur des roues Elektron à boyaux de 22 mm en compétition, les roues ont dû être changées après. Tout comme les pneumatiques, des Vittoria actuels.
En descente c’est un pur régal. La géométrie Bianchi fait de ce vélo un véritable rail. Imperturbable dans les changements d’angles, ultra stable en ligne droite. Les freins ne manquent pas de puissance et Pantani utilisait un frein avant à droite, comme moi. Ce qui me permet de me sentir en confiance et d’enchaîner quelques beaux virages. La géométrie très compacte du cadre le rend facile à manier et à diriger. Resserrer la trajectoire ne pose pas de problème et je peine à croire que ce vélo accuse vingt ans, tant il se montre facile à piloter et efficace.
Son seul retard par rapport aux vélos actuels concerne sa facilité à être emmené vite, son confort spartiate. En clair une machine qui se révèle exigeante et usante au fil des kilomètres… habitués que nous sommes tous devenus aux machines faciles, après un bref passage par les premières « planches » carbone.

Le souvenir d’une vie

Un pur bonheur à rouler, moment de recueillement, d’émerveillement et de souvenir pour cette idole qu’est Pantani. Une manière aussi de comprendre le champion, ressentir ce qu’il pouvait ressentir, essayer de se mettre à sa place et imaginer…

Fiche technique :

Cadre : Bianchi Alu Dedacciai 7000 Mega Pro XL Reparto Corse Fourche : Time carbone Groupe : Campagnolo Record 9s Moyeux : Campagnolo Record Jantes : Campagnolo Elektron alliage magnésium Cintre : ITM Super Italia Pro 260 Potence : ITM Big One 110/10° Tige de selle : Campagnolo Record Titanium Selle : Selle Italia Flite Titanium Signature Édition Pneumatiques : Vittoria Pédales : Time Equipe Pro

Remerciements : La rédaction de Top Vélo adresse ses plus vifs remerciements à Salvatore Grimaldi, le propriétaire de la marque Bianchi, pour le prêt inconditionnel de ce magnifique vélo utilisé par Marco Pantani lors du Giro 1998. A lui et à tous les personnels du service course Bianchi de Treviglio, un immense merci.

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