Franchement retraité (après le Tour de France 2017), l’ancien champion français s’est prêté à une interview sous le soleil tahitien, à l’occasion de la cyclosportive la Ronde Tahitienne dont il est l’invité vedette. Une rencontre hors des sentiers traditionnels, qui nous a permis de découvrir un Thomas décontracté et plein d’ambitions pour l’avenir. Une chose est certaine, vous n’avez pas fini d’entendre parler du cycliste préféré des Français !

Alexandre Lombardo : Être le parrain d’une cyclo comme la Ronde Tahitienne, ça représente quoi pour toi ?

Thomas Voeckler :

Je ne me prends pas la tête. En général quand tu es parrain d’un événement, tu es très demandé. Déjà en tant que coureur ça n’est pas simple à gérer et on a tendance à refuser ces sollicitations, souvent par manque de temps. Car entre les entraînements et les compétitions, c’est compliqué d’être partout à la fois.

Maintenant que je suis à la retraite (rires), c’est vrai que je peux me permettre d’être parrain de plusieurs événements. Je cumule un petit peu, mais toujours dans un bon esprit. Je suis ambassadeur de la Vendée pour le grand départ du Tour, je suis parrain de l’opération « La route se partage », l’occasion pour moi d’apporter quelque chose, et surtout de donner de mon temps.

Pour en revenir à la Ronde Tahitienne, le mot qui me vient à l’esprit c’est plaisir. Lorsque je courrais, je ne pouvais pas me permettre de faire plus de 20 h de voyage avec 12 h de décalage horaire.

Quand tu es pro, tu peux être parrain d’une cyclo pour faire plaisir à ton club, mais partir à l’autre bout du monde en compétition, c’est impossible. Je me réjouis d’avoir été sollicité par Benoît Rivals, de pouvoir découvrir ce côté du monde, d’autant plus que ma mère a vécu quelques années ici car mon grand-père était pasteur à Papeete. C’est aussi pour cette raison qu’il me tenait à cœur d’être présent ici.

Comment as-tu vécu les jours qui ont suivi l’arrêt de ta carrière ?

Ça a été assez surprenant pour moi, j’ai tout de suite ressenti le besoin et l’envie de revenir dans le monde du cyclisme.

Quand tu termines le Tour de France, tu es cramé tant physiquement que psychologiquement, mais sachant que c’était mon dernier Tour, je ne l’ai pas abordé de la même manière. J’étais souvent devant, plus détendu, j’ai pu partir dans pas mal d’échappées tout en étant conscient qu’il me manquait quelque chose pour jouer la gagne.

Je voulais bien finir ce Tour pour achever ma carrière d’une belle manière. Donc j’étais assez apaisé lors de mon départ. Après le rush de la rentrée de mes enfants,  je me suis dit qu’il fallait trouver quelque chose à faire pour occuper mon année 2018, car je ne me voyais pas rester chez moi.

À ce propos comment se passe ta nouvelle vie ?

Jusqu’à présent, je digère encore ma fin de carrière, il me faudra quelques années pour cela, je pense.

C’est dur ?

Oui ! Pour l’instant je donne le change, mais je n’oublie pas que j’ai toujours fait du vélo et que pendant plus de 10 ans, ça a rythmé mon quotidien. Alors même si j’ai eu la chance de choisir le moment et le lieu de ma retraite sportive, je ne regrette pas. À ce titre, je suis de nouveau très occupé. Ces deux semaines à Tahiti me font le plus grand bien et je vais essayer de prendre plus de temps l’année prochaine, histoire être encore plus présent auprès de ma famille.

Quand tu vois tes anciens amis coéquipiers qui sont toujours dans le peloton, tu as des regrets ?

Des regrets, non. Je suis vraiment convaincu d’avoir arrêté au moment où il le fallait. Un an avant, j’aurais regretté sportivement, et une année supplémentaire n’aurait servi à rien.

J’ai vu le vélo évoluer dans le bon sens ces derniers temps et je termine sans amertume.

Cette année en retournant sur Paris-Nice, je regardais les coureurs avec de grands yeux et j’avais du mal à croire que j’étais à leur place durant de nombreuses années, moi qui étais pour la première fois chargé de faire vivre la course aux invités de l’organisation. Et j’étais très heureux d’être à cette place. Quand je courrais, on me connaissait au sein du peloton pour avoir un sacré caractère, et les coureurs qui me côtoient aujourd’hui doivent me trouver bien plus détendu.

Tu te sens plus détendu ?

Carrément ! Je ne pouvais pas me permettre de donner le change à des partenaires publics ou privés comme je le fais actuellement. Je prends aussi beaucoup de plaisir en allant à la rencontre des enfants comme je le fais avec ASO. C’est un grand bonheur de donner ce plaisir aux gens, chose que je ne pouvais pas me permettre avant.

C’est vrai, je t’ai vu l’autre jour à Papeete lorsque nous visitions le centre catholique d’enfants handicapés. Tu semblais en réelle communion avec le petit gamin qui n’avait jamais pu monter sur un vélo et que tu as pris avec toi, en tandem !

Je pense que le fait d’être père de famille est important. Quand le petit m’a dit qu’il ne savait pas faire de vélo, je lui ai tout de suite proposé d’en faire avec moi. Ça vaut toutes les récompenses du monde et ça restera gravé dans ma mémoire. Je ne veux pas être prétentieux, mais c’est peut-être cette proximité avec les enfants qui a fait de moi un sportif aimé des Français.

Je ne pouvais pas répondre à toutes les demandes mais quand c’était pour des enfants, je faisais le maximum pour les honorer.

Maintenant que tu vis le vélo en tant que spectateur, comment analyses-tu le cyclisme par rapport à l’époque des victoires du grand Voeckler ?

Il y a du bon et du moins bon.

Évidemment il ne faut pas se voiler la face, on ne peut pas lutter contre la mondialisation. Le sport de haut niveau est ainsi fait et refuser les nouveaux règlements ou nouvelles courses serait bien dommage. Mais dans cet état d’esprit, il ne faut pas oublier le ciment du cyclisme, la base de la pyramide que sont les courses historiques. Elles ont permis de donner à tous les autres pays l’envie de faire du vélo. Il n’y a qu’à voir aujourd’hui les nombreux coureurs d’Asie ou d’Afrique  au départ des courses professionnelles, ce qui semblait impensable il y a quelques années.

Ce sont ces courses qui font les coureurs ou au contraire les coureurs qui font ces courses ?

Une course restera toujours une course, et ce ne sont pas les coureurs qui les rendent grandes. En tout cas de nos jours. Un Tour de Lombardie restera un Tour de Lombardie, qu’un vainqueur de Tour de France soit présent au départ ou pas. Les anciens coureurs ont peut-être fait ces courses, mais aujourd’hui on vient voir Paris-Roubaix ou le Tour de Lombardie et on se fiche de savoir si tel ou tel coureur vient y jouer la gagne.

Tu travailles avec ASO et France Télévisions, à ce propos on te retrouvera cet été sur la moto pour commenter le Tour de l’intérieur. Tu aimerais travailler avec d’autres instances telles que l’UCI ?

J’ai eu des propositions mais je ne suis pas encore prêt, il me manque le recul nécessaire sur ma vie de coureur. Je n’ai pas peur de le dire, j’ai plein d’idées que je pourrais apporter mais je préfère attendre un peu. De plus je ne pense pas avoir toute la connaissance nécessaire. Mes rôles d’ambassadeur pour ASO et de consultant pour France Télévisions représentent 30 jours dans l’année chacun, rien de comparable avec un rôle au sein de l’UCI qui me prendrait beaucoup plus de temps. Il faut aussi avoir une vision des deux côtés et maintenant je m’aperçois que certaines choses ne sont pas si simples que ça. En tant que coureur,  il nous arrivait de gueuler quand quelque chose n’allait pas, aujourd’hui j’ai une vision plus nuancée et je réagirais certainement différemment. Quand tout va bien, il faut aussi le dire !

Et la ligue des coureurs ?

Pourquoi pas, mais pour représenter les coureurs il faut avoir une certaine légitimité, pas seulement sportive, et il faut surtout en avoir l’envie. Et parmi l’ensemble des coureurs que j’ai côtoyés, si la jeune génération me donne le sourire, j’ai quand même pas mal dégusté avec mes adversaires dans le peloton, même si j’ai un immense respect pour certains qui sont encore sur le vélo.

 Des coureurs français, étrangers ?

Forcément, je suis français alors je soutiens plus les coureurs français. J’éprouve énormément de plaisir lors d’une victoire française, encore faut-il que ce soit avec la manière. Mais mes années de carrière m’ont apporté du recul. Défendre le cyclisme pourquoi pas, mais après tout ce que j’ai vécu, les coureurs ne me donnent pas vraiment envie de les défendre. On verra donc pour plus tard, mais actuellement ça n’est pas dans mes projets.

On verra un jour Thomas Voeckler dans la file des directeurs sportifs ?

Pas directeur sportif. Manager peut-être un jour, oui. Honnêtement, pour être directeur sportif, il y a un travail technique nécessaire qui est considérable et surtout chronophage, et je ne pourrais pas demander à ma famille de se sacrifier.

Le manager supervise tout cela et sa plus grande qualité est de bien savoir s’entourer. On ne peut pas brûler les étapes donc je me laisse le temps, je me suis engagé dans une formation qui me permettra d’être manager de club et de groupe sportif professionnels, c’est une évolution de carrière réfléchie… Mais je suis bien conscient d’être en phase de transition et que mes envies d’aujourd’hui ne seront pas forcément celles de demain. Et si ça se fait, je ne veux pas que l’équipe repose entièrement sur mes épaules. Il faut rester crédible, on ne décide pas de devenir manager du jour au lendemain. Et si je devais diriger une équipe, je voudrais qu’elle soit à mon image. Je veux être pro sans me prendre la tête, c’est pourquoi ce ne sont pas forcément les plus grosses structures qui me font rêver.

Parle-nous du vélo et de l’écologie

C’est surprenant, je constate que le vélo est le moyen de transport du passé et de demain. Au-delà d’un sport, c’est un formidable outil écologique qui fait partie du futur et j’attends que les gens en prennent conscience. Le vélo est plus vieux que la voiture et cet objet un temps dépassé ou ringard survivra certainement à celle-ci.

Quel est ton plus beau souvenir ? Un de tes titres de Champion de France ou tes jours en jaune sur le Tour ?

Mon deuxième titre de Champion de France à Chantonnay, sur le même parcours qu’en 2006 ou j’avais terminé second. Courir en Vendée devant des milliers de spectateurs reste un grand souvenir, d’autant plus que cette année-là, je n’avais pas beaucoup gagné.