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Les Champions des Champions

Greg Lemond

par | Mai 1, 2020 | Les champions des champions

Apprécié du public français en dépit de ses relations tendues avec Hinault et Fignon, honni du public américain qui lui reproche ses prises de position anti-Armstrong, en délicatesse avec le peloton et notamment avec Chiapucci et Contador, LeMond est un champion controversé mais évident. N’a-t-il pas remporté trois Tours de France et deux Championnats du Monde ? Après l’annulation inimaginable des sept victoires du Boss, il demeure le seul Américain à s’être imposé dans la Grande Boucle. Souriant mais distant, abordable mais secret, disponible mais réservé, le Californien demeure un mystère. Même et surtout pour ceux qui l’ont rencontré…

Le pionnier américain

Étrange destin que celui de Gregory James LeMond, ce jeune Californien athlétique et vaguement sympathique qui débarque à 20 ans dans un peloton professionnel dominé par Bernard Hinault. Recruté par Cyrille Guimard pour épauler le Blaireau au sein de la puissante équipe Renault, il ne perd pas de temps pour prendre ses marques et imposer son style. En 1982, pour sa seconde année chez les pros, il s’impose dans le Tour de l’Avenir et ne s’incline que devant Giuseppe Saronni, le nouveau prodige italien, aux Mondiaux de Goodwood. Performance assombrie par la polémique avec son équipier Boyer qui était seul en tête avant d’être repris in extremis sous l’impulsion d’un LeMond aussi opportuniste que surpuissant. « Une force de la nature », dira Guimard. Et la nature n’a pas d’amis… 1983 marque réellement l’avènement. Avec une victoire sur le Dauphiné puis surtout un maillot de Champion de Monde décroché en solitaire à Altenrhein. Premier Américain Champion du Monde professionnel, LeMond est le précurseur d’une nouvelle géographie du cyclisme. Il ouvre les portes du Nouveau Monde à un sport jusqu’alors essentiellement européen. Même si les Colombiens avaient déjà amorcé la révolution culturelle avec leurs phalanges de grimpeurs ailés.

Lors de son arrivée en Europe, notre Américain avait annoncé son projet. Il voulait un maillot arc en ciel et un maillot jaune. Ce sera bientôt chose faite. Après un premier podium en 1984, où revêtu du maillot de Champion du Monde et équipier de luxe de Fignon il assiste à la grande bagarre avec Hinault, son idole. Après une édition 1985 au service « commandé » du Breton, cette année-là diminué par une terrible chute lors de l’arrivée à Saint-Etienne, il obtient sa première victoire en 1986. Cette fois c’est Hinault qui est service « commandé ». Les deux champions sont équipiers de la dream team La Vie Claire de Bernard Tapie. Et ce dernier a promis la victoire à son Américain. Le marketing a ses raisons…

En cours de route, les choses n’ont pas été aussi faciles qu’annoncées initialement par Tapie. Hinault gagne le prologue et prend le maillot jaune dès le premier jour. Il en rajoute dans les Pyrénées en attaquant comme aux plus beaux jours avec le grimpeur espagnol Pedro Delgado. LeMond est à 4 minutes. Soupe à la grimace dans l’équipe. D’autant que Hinault récidive dès le lendemain. Prenant tous les risques, alors qu’il possède plus de 5 minutes d’avance au général, et subissant finalement une défaillance fatale. LeMond s’impose à Superbagnères. Il n’est plus qu’à 40 secondes du Graal. Et dans les Alpes il passe enfin en jaune. Tapie est heureux. Reste à réconcilier ses deux leaders. L’occasion rêvée c’est l’étape de l’Alpes d’Huez. Les deux hommes lâchent tous leurs rivaux et passent la ligne main dans la main. La victoire d’étape pour Bernard Hinault, le maillot jaune pour Greg LeMond. A 25 ans notre Américain a concrétisé son rêve. Les spécialistes, Guimard en tête, pensent que c’est le début d’un long règne. L’Amérique est enthousiaste. Elle découvre vraiment le cyclisme et s’éprend de la nouvelle star du peloton.

Le destin, comme souvent, n’est pas un long fleuve tranquille. Sur Tirreno Adriatico LeMond chute et se fracture un poignet. Un mois plus tard, alors qu’il doit bientôt reprendre la compétition, on apprend qu’il est à l’hôpital avec un pronostic vital engagé. Lors d’une’ partie de chasse il aurait été victime d’un tir malencontreux d’un ami. Le corps criblé de plombs, le champion doit subir plusieurs interventions chirurgicales dans les services de l’hôpital universitaire de Sacramento. Il est finalement sauvé mais le vélo ne fait plus partie de ses priorités immédiates. Les médecins ne se prononcent pas. Luis parle de deux ou trois mois sans entrainement tout au plus. Volontaire, revanchard, fort de sa jeunesse et de sa condition d’athlète, LeMond va revenir. Mais il conserve plusieurs dizaines de plombs dans le foie et les poumons. Et deux saisons ont passé. Déjà. Presque oublié, il signe pour la modeste équipe belge ADR.

En cette année 1989 le public se passionne pour Fignon, Moser, Saronni, Roche ou Kelly. LeMond reprend le cours de sa carrière sur le Giro où il se classe à une très modeste 39ème place. Loin du vainqueur, Laurent Fignon.

Sur le Tour de France c’est pourtant LeMond qui s’impose en triomphant dans l’ultime chrono avec son guidon de triathlète. 8 secondes seulement le séparent de Fignon. Écart le plus faible de l’histoire du Tour. Incroyable dénouement. Incroyable Greg LeMond qui va célébrer sa victoire avec son vieil ami Vincent Barteau, pourtant équipier de Fignon. Greg s’est souvenu que lors de son hospitalisation après son accident de chasse, seul Barteau est venu de France pour le réconforter. A son tour de le réconforter de la perte de primes suite à la défaite de son leader. Il lui offre sa Mercedes personnelle.

En fin de saison LeMond parachève son grand retour en remportant un nouveau maillot arc en ciel à Chambéry où il bat au sprint Konyschev et Kelly.

Retour aux affaires, l’Américain peut négocier un contrat record avec l’équipe Z. Bon investissement pour Roger Zannier. Greg LeMond s’impose à nouveau sur le Tour. Son palmarès le place désormais au niveau de Louison Bobet. L’Amérique, cette fois, adhère. La France est séduite. Comme l’Italie. Même si désormais le champion est en roue libre jusqu’à sa retraite sportive en 1994. Poussé, selon lui, vers la sortie par la génération EPO.

Reste le souvenir d’un athlète impressionnant, peu porté sur les régimes alimentaires ou les plans d’entrainement novateurs, capable de suivre les meilleurs en montagne et de triompher dans les contre la montre ou au sprint. Reste aussi les mystères entourant les conditions réelles de son « accident » de chasse ou de sa « résurrection » sportive. Et naturellement sa mise en cause systématique des autres champions. Les Indurain, Bugno, Chiapucci, à son époque. Puis Contador ou Armstrong plus récemment.

Pionnier de l’internationalisation du cyclisme, adepte des innovations technologiques, businessman avisé, Greg LeMond fut aussi le premier champion à considérer le Tour de France comme sa seule priorité. Exemple qui sera repris, avec succès, par son compatriote et ennemi intime Lance Armstrong. Étrange parallèle entre deux hommes ayant connu respectivement le drame et le retour en grâce.

S.L.
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