Sur le Tour de Zalakaros, le double vainqueur du Giro (2001 et 2003), Gilberto Simoni, a accepté de revenir, avec passion, sur sa vie de cycliste et sur la liberté qui l’anime depuis qu’il a quitté le peloton pro, en 2010.

Est-ce vrai que, petit, vous avez voulu faire du vélo pour, un jour gagner le Giro ?
Oui, j’ai commencé le vélo en 1985, un an après que Francesco Moser ait gagné le Giro ! J’étais tout gamin et j’aimais rouler avec mes copains. C’est comme ça que tout a commencé.

Vous évoquez Francesco Moser. C’est votre cousin, n’est-ce pas ?
Disons que nous sommes des cousins éloignés, par l’intermédiaire de sa mère. Moser, Simoni et Pellegrini, c’est la même famille !

Francesco Moser, vous a-t-il aidé, lorsque vous avez commencé le vélo ?
Oui, bien sûr ! Il avait une boutique de vélo qui soutenait l’équipe de jeune de Palùdi Giovo, mon village, à quelques encablures de Trente. C’est évidemment l’équipe dans laquelle j’ai commencé, dans laquelle Francesco Moser a commencé. Il fournissait, pas mal de matériel, des vélos, évidemment, mais aussi de l’équipement. C’est quelque-chose d’important en Italie, car c’est un pays ou la passion cycliste vient du fond du cœur.

Vous avez toujours dit que le Giro était la plus belle épreuve cycliste au monde… Vous l’avez gagné deux fois. Est-ce que, pour vous, ce jugement reste d’actualité ?
Je ne sais pas si l’on peut dite que c’est la plus belle épreuve du monde… Ce qui est certain, c’est que j’aime beaucoup le Giro, oui. Mais j’ai aussi beaucoup aimé Paris-Roubaix et les classiques en général. Après, dans les années 90-2000, le cyclisme a beaucoup changé. Les coureurs ont dû se concentrer sur des objectifs propres, sur des moments précis de leur saison. En ce qui me concerne, le Giro était un rêve, c’était la course que j’ai toujours appréhendée avec le plus de passion…

Vous parlez de rêve. Un rêve d’enfant ?
Exactement ! Et ce rêve, je l’ai réalisé… Ce n’est pas donné à tout le monde de réaliser ses rêves les plus chers !

Vous passez professionnel en 1994 à un moment très difficile de votre vie (NDLR : Décès de son père et de son frère aîné)…
Oui, ces événements tragiques m’ont probablement renforcé… Mais j’ai du mal à analyser. J’ai du mal à en parler… Je me répète, le cyclisme est ma passion. Dans un sport comme celui-ci, on donne et on reçoit énormément. On se confronte à d’autres qui ont, au moins, les mêmes objectifs que vous…

Vous avez-dû patienter jusqu’en 1997, sur le Tour du Trentin pour signer votre première victoire chez les pros. Une victoire à domicile…
Ce fut une vraie libération ! Je n’avais, effectivement pas gagné depuis les rangs amateurs où j’étais un habitué des bouquets. Pour ma dernière saison amateur j’ai été sacré champion d’Italie, j’ai gagné le Baby Giro et 16 autres courses, alors passer pro et ne plus gagner, fut difficile à vivre. Cette victoire, m’a permis de retrouver toute la force que j’avais auparavant.

Quel souvenir cette victoire vous a-t-elle laissé, plus de 20 ans après ?
C’était incroyable que je puisse réussir cela. J’ai eu la force d’attaquer, de ne pas me faire reprendre par le peloton. C’était, pour moi, une première chez les pros. J’avais en tête mon Tour de France 1995 et mon attaque dans l’étape de l’Alpe d’Huez, par la Croix de Fer. Je suis troisième et arrivent les Festina… Derrière, il y a Indurain et Pantani. Dans la descente, il y a regroupement et c’est L’Alpe d’Huez. À 3 km de l’arrivée, le peloton revient avec une force anormale… J’avais aussi en mémoire, ma chute sur le Giro. J’étais 6eau général…

Est-ce vrai qu’en 1998 vous avez laissé tomber le vélo pour devenir mécanicien ?
En fait, à cette époque, j’ai acheté un magasin de cycles. Pendant un mois, j’ai eu énormément de travail. J’ai effectivement arrêté de m’entraîner pour m’occuper du magasin. Je me suis même dit que c’était la fin de ma carrière. Mais en fin de saison, il y avait cette Vuelta taillée pour les grimpeurs. J’étais le premier italien au général. J’y ai retrouvé l’envie de me dépasser à vélo.

« Chez les pros, Pantani était le N°1. Simoni était derrière… »

En 1999, vous terminez 3e du Giro, après l’exclusion de Marco Pantani. C’est le dénouement d’une rivalité de plusieurs années ?
Non, je ne crois pas ! Je n’ai jamais couru contre Pantani. J’ai toujours couru à ma main, en fonction de mes propres objectifs pas de ceux des autres. Je n’ai jamais été son rival, pas du tout ! D’abord parce qu’en 1999, Pantani n’était plus le même coureur que l’année précédente ; ensuite parce que le Simoni de cette année-là n’était pas encore le Simoni des années 2000. Chez les amateurs, nous luttions pour gagner. Chez les pros, Pantani était le N°1. Simoni était derrière…

En 2000, sur la Vuelta, vous gagnez l’étape de l’Angliru. Que représente cette victoire ?
C’est là que je suis redevenu le grimpeur que j’étais ! Il y a un fort pourcentage, 23%, je crois. C’est l’une des ascensions les plus dures d’Europe.

Vous pensez que sur le bord de la route, le public s’est rendu compte de cela ?
Non, je ne crois pas ! Vous savez, le public du vélo est très loin de tout ça. Aujourd’hui, le cyclisme se regarde désormais à la télévision, sur Internet. C’est un sport beaucoup plus suivi qu’à mon époque. C’est aussi beaucoup plus international. Il y a moins de coureurs européens…

Cela change beaucoup de chose ?
Il me semble, oui. Bien sûr, la nature du cyclisme, c’est la course, mais avec Internet, on peut tout savoir de son coureur préféré. On peut le faire en direct, sans média, sans journaliste, en passant par les équipes… On trouve de nombreuses informations, tout le temps. Avant, les passionnés découvraient les coureurs lorsqu’ils gagnaient, désormais, on peut suivre n’importe quel cycliste, n’importe quelle équipe !

2002, vous êtes exclus du Giro…
J’ai disputé quelque chose comme 2000 courses. J’en ai gagné environ 80… Au bout du compte, c’est la victoire qui compte. La victoire annule tout le reste ! Ma victoire sur le Giro 2003 a annulé cette terrible contrariété.

Sur le Tour de France vous avez gagné quelques étapes, mais vous n’avez jamais brillé. C’est une déception ?
Non, pas du tout ! J’aime toute les courses… À une époque, sur Paris-Roubaix, les 200 coureurs au départ, s’alignaient, une semaine plus tard sur Lièges-Bastogne-Liège. Seules les blessures empêchaient de disputer une course. Aujourd’hui, un gars comme Sagan dispute Paris-Roubaix, Gand-Wevelgem et le Tour des Flandres. Ensuite, l’équipe change les coureurs. Ce que j’aime, c’est que les meilleurs se retrouvent sur les courses et jouent la gagne. Peu de coureurs disputaient le Tour après avoir couru le Giro…

Et votre course c’est le Giro, pas le Tour…
Non, j’aime le Tour de France, mais, on sait ce qu’il s’est passé sur le Tour. Tous ces déclassements et ces Tours sans vainqueurs disent tout… C’était impossible de briller sur cette course.

Le Giro 2003 fut, pour beaucoup, l’un des plus intéressant de l’Histoire… Partagez-vous cet avis ?
Disons que ce Giro a littéralement changé ma vie ! Avant, j’étais heureux d’être là. J’avais à la fois la passion et le respect du travail de toutes les personnes que je côtoyais à commencer par les journalistes, les mécaniciens ou mes adversaires. L’expérience de mon Giro 2002 a installé une barrière. C’était une conséquence… Il y avait une détermination à gagner… Mais pas de revanche, car cette détermination, je l’avais en moi.

 

« J’ai toujours fait en sorte d’être responsable de ma propre vie, de ma préparation, de mon alimentation. »

Peut-on dire que les années suivantes seront différentes, pour vous ?
Oui tout à fait ! Je n’ai jamais eu d’autres préparateurs physiques que moi-même. Je n’ai jamais été comme Armstrong et Ferrari… J’ai toujours fait en sorte d’être responsable de ma propre vie, de ma préparation, de mon alimentation. Chaque année, on change, on s’adapte, on fait quelque chose de différent, quelque chose de plus. On n’y gagne pas forcément… À mon époque, ce n’était pas de la fantaisie. On parlait de préparation… On l’a vu avec l’opération Puerto, un travail de deux ans, pour gagner le Tour. Personnellement, je ne montais pas à vélo de l’hiver. Je faisais du ski et je ne reprenais l’entraînement que début janvier. Je me préparais avec de la fantaisie, avec de l’envie. Il n’y avait pas de méthode scientifique. Enfin, je faisais tout de même du spécifique (!), mais aucun docteur ne m’a aidé à gagner.

Maintenant que vous n’êtes plus coureur cycliste, quel est votre vie ?
Vous savez avant de disputer des courses, le vélo était, pour moi, comme pour tous les gamins, un jeu. Ce que j’aimais c’était la découverte, le voyage, la montagne… Bien avant la compétition, c’était une passion. C’est resté une passion, mais c’est devenu, un travail, avec des responsabilités… Désormais, j’ai renoué avec la passion, avec un objectif. Je veux faire un million de kilomètres à vélo ! Présentement, le compteur affiche un peu plus de 800 000 km ! Avant de mourir, je veux les avoir parcourus, tous ces kilomètres.

C’est pour cela que vous êtes en Hongrie, sur le Tour de Zalakaros ?
J’ai roulé un peu partout, en France, en Italie, en Espagne, et ce n’est pas la première fois que je viens à Zalakaros. L’an passé, il y avait moitié moins de monde, ici. En Israël, pour le départ du Giro, il y avait une foule immense. Ça me rend heureux de voir toutes ces personnes, qui, aux quatre coins du monde, se mettent au vélo. C’est coloré, c’est festif, j’aime ! Le vélo a le vent en poupe, en particulier dans des pays où il n’a jamais fait partie de la culture, au Mexique, au Brésil… C’est un cyclisme “naïf”, plein de curiosité, de soif d’apprendre. C’est touchant. Alors venir en Hongrie, ça permet de toucher une passion – peut-être – plus authentique.

N’est-ce pas pareil sur le Tour ou sur le Giro ?
Bien sûr que non ! Sur le Tour ou sur le Giro, il y a une grosse majorité de public non cycliste. C’est un public qui ne vient là que pour voir passer les coureurs. Ici, ce ne sont que des pratiquant passionnés.

Vous êtes donc là, par passion !
C’est exactement ça ! Aujourd’hui, je suis animé par la passion de la petite reine. C’est une vraie liberté, comme ça l’était à mes débuts…

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