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Les Champions des Champions

Fausto Coppi

par | Avr 15, 2020 | Les champions des champions

Au-delà de son incroyable palmarès, au-delà de sa légende fantastique et tragique, au-delà de ses exploits d’anthologie, cet athlète hors norme est considéré tout simplement comme le plus grand champion cycliste de tous les temps. C’est ce qu’affirment sans détour tous ceux qui l’ont connu. Dirigeants du Tour ou du Giro comme Jacques Goddet ou Vincenzo Torriani, industriels ou compagnons de route comme Valentino Campagnolo ou Raphaël Geminiani, journalistes ou écrivains comme Curzio Malaparte ou Pierre Chany.
Sur route ou sur piste, dans les cols comme dans les contre la montre, dans les classiques comme sur les grands tours, il fit preuve des années durant d’une inimaginable supériorité. Justifiant ce surnom de Campionissimo autrefois inventé pour son compatriote Costante Girardengo.

LE CAMPIONISSIMO

Vainqueur du Giro d’Italia à 20 ans, recordman de l’heure à 22 ans, prisonnier de guerre à 23 ans, donné pour disparu à 26 ans, ressuscité à 27 ans par une hallucinante victoire initiale dans Milan-San Remo, Fausto Coppi était un coureur cycliste à nul autre pareil. Un être à part comme venu d’ailleurs, un extra-terrestre avant l’heure. Surnaturel, réellement surnaturel. Avec une capacité incroyable à générer l’enthousiasme, l’admiration et même la vénération.
Une phrase du journaliste Mario Ferretti illustre son œuvre unique. Une phrase devenue mythique.
« Un uomo solo è al comando. Porta la maglia bianco celeste della Bianchi. Si chiama Fausto Coppi ! »
Référence à l’exploit réalisé par Coppi lors de la désormais légendaire étape Cuneo-Pinerolo du Giro 1949. 254 kilomètres avec 5 cols au programme. Attaque fulgurante de Coppi dès le premier col et 192 kilomètres d’échappée solitaire, loin devant Bartali et tous les autres rivaux.

Outre sa victoire finale dans ce Giro « héroïque » Fausto Coppi s’imposa un mois plus tard dans le Tour de France. Réalisant le premier doublé Giro-Tour de l’histoire du cyclisme. Exploit fou que tout le monde pensait impossible. Coppi rééditera le doublé Giro-Tour durant la saison 1952. Dominant ses adversaires avec une telle supériorité que les organisateurs durent augmenter considérablement le prix réservé au second afin de redonner du sens à l’épreuve.
De 1948 à 1954 Coppi échappé ne fut jamais rejoint. Et ses adversaires se nommaient Gino Bartali, Fiorenzo Magni, Hugo Koblet, Ferdi Kubler, Louison Bobet, Jean Robic ou Rik Van Steenbergen, Stan Ockers et Brik Schotte.

Les exploits du Campionissimo appartiennent tout autant à la légende du siècle qu’au grand livre de l’histoire du cyclisme et du sport universel. Car au-delà du sport, élevé par lui au rang de discipline artistique, son œuvre est globale. Poétique, esthétique, sociale et politique.
Grimpeur absolu, rouleur incomparable, descendeur de talent, attaquant mémorable, passionné de matériel et de modernité, esthète, dandy aussi, il révolutionna le cyclisme en imposant de nouvelles théories à l’entrainement comme à l’alimentation. Et il fit du cyclisme un sport total à l’échelle mondiale.

Idole de l’Italie et des Italiens, évidemment. Mais aussi et surtout star mondiale de Paris à Buenos Aires en passant par Bruxelles, Madrid et Alger. Fausto Coppi fut déifié de son vivant et son seul souvenir fait aujourd’hui encore déplacer les foules vers son fief de Novi Ligure et son village natal de Castellania Coppi. Castellania « Coppi » car pour la toute première fois un athlète voit son patronyme accolé officiellement au nom de son lieu de naissance. Castellania, modeste village des rudes collines piémontaises, est ainsi devenu Castellania Coppi à l’occasion des célébrations du centenaire du Campionissimo. Une décision exceptionnelle du gouvernement italien. Un hommage qui peut dépasser l’entendement si l’on ne comprend pas la dimension réelle de Fausto Coppi. Athlète et homme incomparable, amateur d’art, féru de mode et de littérature, rebelle aussi aux contingences sociales étroites de son époque, il représentait et il représente encore et toujours l’homme idéal imaginé par Léonard de Vinci. Allégorie métaphysique de l’humanisme moderne.

 

Certains esprits étroits rétorqueront que Merckx a remporté bien plus de victoires. Je leur répondrai que le grand Eddy fut certes un extraordinaire guerrier. Mais qu’il n’a pas connu les affres de la seconde guerre mondiale avec plusieurs années d’interruption. Et qu’il n’a pas non plus connu les camps de prisonniers de guerre en Afrique. De plus certains épisodes laissent planer un doute sur sa supériorité. Par exemple le défi lancé par Anquetil sur le Grand Prix des Nations 1966. Défi aux deux nouveaux champions du cyclisme international, Merckx et Gimondi. Sur les 100 kilomètres de cet officieux mondial du chrono, Maitre Jacques triompha largement devant Gimondi et Merckx. Ou encore les deux défaites consécutives concédées par le même Merckx face à Poulidor dans le chrono du col d’Èze dans Paris Nice. Sans parler du triomphe de Luis Ocana sur Merckx à Orcières Merlette.
À son époque glorieuse et richissime en champions d’exception, Coppi était lui absolument imbattable aussi bien en poursuite sur piste que dans les cols ou sur les contre la montre. Imbattable ! Sans la guerre il aurait très certainement remporté plusieurs autres Tours de France et Giro d’Italia. Une évidence.

 

Pour illustrer cette supériorité, un flash-back sur Milan San Remo 1946. Revenu de captivité en Tunisie et Algérie, Fausto Coppi est l’ombre de l’athlète qu’il était avant-guerre. Maigre à l’extrême, sans énergie, touché par la malaria, certains pensent qu’il est perdu pour le cyclisme. A 27 ans.

Un seul personnage croit toujours en lui. Le fameux Biagio Cavanna, le sorcier aveugle qui a entrainé les plus grands et qui a fait du jeune Fausto son poulain, son presque fils. Le contrat avec l’armada Legnano n’existe plus. Peu importe, Cavanna contacte Bianchi. Il leur promet des victoires pour peu que l’on redonne confiance à Coppi et qu’on l’aide à se reconstruire physiquement et psychiquement. Chez Bianchi on n’y croit guère. Mais on connaît Cavanna et on décide d’offrir une chance à son protégé.
Durant l’hiver 45/46 il Cieco (l’aveugle en Italien) va proposer à Coppi des plans d’entrainement absolument novateurs. Basés non point sur la durée des sorties mais sur leur intensité. Il inaugure ainsi l’interval training et les séries de sprints en côte. La masse d’entrainement est quasi inhumaine. Mais Cavana l’a promis à Fausto. « Si tu acceptes le sacrifice, la douleur et la discipline tu redeviendras imbattable et fort comme jamais. »
Fausto n’a guère le choix. Et puis il a confiance. Même si sa jeune épouse Bruna lui conseille de tout laisser tomber. « Tu es si maigre, si faible », lui dit-elle, « jamais tu ne pourras gagner une course avec Bartali au départ. Lui c’est l’homme de fer. Toi tu n’es plus qu’un gringalet malade. Je t’en prie arrête le vélo. »
C’est décidé, Fausto cesse de s’apitoyer sur son sort, cesse aussi de lire les journaux qui ne parlent que de Bartali et des Français, il accepte tous les sacrifices demandés par Cavanna à l’entrainement, et même cet étrange régime mis au point pour lui par le diététicien Gaylord Hauser. Germes de blé, vitamines, sels minéraux, viande blanche… Bien loin du traditionnel repas roboratif des sportifs de l’époque.

Milan San Remo 1946 est la première grande course de l’après-guerre. Les meilleurs sont au départ. À commencer par Gino Bartali et toute l’équipe Legnano qui ne prête pas même attention au revenant de l’enfer. Cavanna recommande à Coppi de faire sa course sans tenir compte de rien ni de personne. Le plan est simple. Les équipiers de la Bianchi doivent boucler le peloton jusqu’au pied du Turchino, le premier col. Et ensuite Coppi passera à l’attaque. Mais rien ne se déroule comme prévu. Une échappée se forme très vite. Coppi en fait partie. En tête du peloton on sourit. Bartali pense que son jeune rival n’ira pas au bout et qu’il s’est joint à l’échappée par dépit.
Mauvais calcul. Parvenue au pied du Turchino l’échappée explose. Coppi a attaqué comme si l’arrivée de la course était au sommet. Alors qu’il reste plus de 150 kilomètres à parcourir.
Seul le français Lucien Teisseire parvient à le suivre un moment. Mais Coppi accélère encore, poussant un braquet démesuré de 49×16 dans les pentes de plus en plus rudes. Désormais il est seul face à un incroyable défi. Au sommet du Turchino il lui reste 140 kilomètres à parcourir. Sans hésiter il poursuit son effort solitaire. À San Remo il triomphe avec 14 minutes sur Teisseire et 18 minutes sur Bartali. Un écart qui restera à jamais le plus important jamais observé dans une classique d’un jour. Le Campionissimo est de retour. À jamais…

De 1946 à 1959, la saga Coppi va offrir aux médias du monde entier des Unes fascinant le public. Victoires de légende, chutes, accidents, divorce, liaison puis mariage avec la mystérieuse Dame Blanche, naissance de Faustino en Argentine, ultimes défis sportifs et enfin le projet fou de rejoindre Gino, son ennemi personnel devenu son ami, au sein de l’équipe San Pellegrino. Le destin tragique veille. Le 2 janvier 1960 Fausto s’éteint, terrassé par une crise de malaria contractée lors d’un critérium en Afrique quelques semaines plus tôt. Il avait 40 ans. L’histoire de Fausto Coppi prenait fin. La légende du Campionissimo commençait.

S.L.
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