BONJOUR TRISTESSE, NOIR C’EST NOIR

Il y a loin de Françoise Sagan à Johnny Hallyday. Mais pas tant que ça finalement. Côté cycle du moins … Tout le monde connaît la fameuse maxime du grand Henry Ford à propos de choix de couleur proposé aux acheteurs de sa géniale Ford T.

« Le client peut choisir n’importe quelle couleur pourvu que ce soit le noir. » 

Cent cinq années plus tard, on peut retourner la citation pour évoquer le cyclisme. Et par exemple mettre en exergue une déclaration passablement désabusée de Fausto Pinarello lors de ma récente visite chez Pinarello à Trévise.

« Salvatore, tu peux me croire, nous avons tout fait pour que le client puisse littéralement customiser son nouveau vélo suivant une palette de couleurs très travaillée. Eh bien le client choisit presque systématiquement le noir. C’est à désespérer.»

Sans vouloir paraphraser Fausto Pinarello, force est de constater que son appréciation peut s’appliquer à une bonne partie du parc vélo actuel. D’ailleurs, les vélos que notre rédaction reçoit chaque mois pour ses tests sont pour la plupart abonnés au noir. Un noir d’autant plus insupportable pour notre photographe Joël, qu’il s’assortit tout aussi régulièrement d’accessoires noirs, d’une selle noire et bien évidemment d’une guidoline noire.

Si l’on rajoute les roues carbone noires et les pneumatiques noirs, la coupe esthétique déborde. Un vélo ce n’est pas une voiture. C’est extrêmement difficile à photographier. Si pour compliquer les choses le noir absolu est de la partie, on entre dans l’improbable.

Plusieurs explications, bonnes ou mauvaises, à cette dictature du noir. Tout d’abord la facilité du non-choix. Choisir le noir, quelque part, c’est décider de ne pas choisir. Puis le prétexte économique. La guidoline noire c’est moins salissant. On peut la garder plus longtemps. Enfin, les économies de moyens. Les constructeurs ont déjà suffisamment de difficultés à stocker tous les modèles proposés dans toutes les tailles, si en plus ils doivent s’attacher à proposer plusieurs couleurs, cela peut s’avérer problématique pour les vélocistes.

J’entends toutes ces explications ou plutôt tous ces prétextes. D’autant que je me souviens du premier vélo noir réalisé pour moi en 1975 par mon constructeur de père. Un cadre noir mat en tubes Super Vitus 971 (acier 6/10e) avec jantes anodisées noires. Mais selle, gaines, guidoline et courroies de cale-pieds (Alfredo Binda s’il vous plaît) rouges. Il fallait allier l’arrogance du noir, couleur inédite à l’époque pour une vélo, avec des touches de couleur vive. Succès de curiosité dans le peloton. Mais j’en resterai là. Et j’attendrai une trentaine d’années pour à nouveau tenter le noir avec un Kuota Ksano. Expérience sans lendemain. Je suis aujourd’hui abonné au blanc et au bleu.