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Darrigade joue Alaphilippe et Sagan

par | Jan 25, 2021 | Actualité

Le plus grand routier sprinter du cyclisme français analyse avec passion la saison 2021.

Du haut de ses 91 printemps et de ses 22 victoires d’étapes sur le Tour, Dédé Darrigade aborde 2021 avec la toute passion d’un jeune minime à l’orée de sa première saison. Il nous livre ses réflexions et ses souvenirs…
Séquence émotion !

André Darrigade

Àl’automne 1956 le peloton international dispute dans les frimas lombards la dernière grande classique de la saison, le Tour de Lombardie. Au départ de cette cinquantième édition de la classique des feuilles mortes, rien moins que Fausto Coppi, Fiorenzo Magni, Louison Bobet, Fred De Bruyne et Rik Van Loy. Et aussi le jeune sprinter français André Darrigade qui fait figure de leader de la mythique squadra Bianchi. Une équipe qu’il a intégré l’année précédente avec Jacques Anquetil à l’instigation de Coppi lui-même.

Mais en cette saison 56, au crépuscule de sa fabuleuse carrière, le Campionissimo n’est plus chez Bianchi mais chez Carpano. Et sur la ligne d’arrivée tracée sur le vélodrome Vigorelli, il est devancé d’un boyau par un fulgurant Darrigade. Pleurs du Campionissimo et gros titres en première page de la Gazzetta dello Sport qui écrit que « Le Destin de Coppi s’appelle Darrigade ».

Soixante cinq années plus tard, Le « Lévrier des Landes » considère encore cette victoire comme la plus belle de sa carrière.

« Tout le monde m’en parle encore. A croire que mon titre mondial et mes 22 victoires d’étapes sur le Tour de France ne comptent pas. Mais bon, pour moi c’est indéniablement la plus belle, la plus folle. Imaginez que pour revenir sur le groupe de tête où figuraient notamment Bobet, Van Loy, Magni et surtout Coppi, j’ai bénéficié du soutien dévoué des anciens gregari de Fausto, Ettore Milano et Sandrino Carrea ! Surpris par le départ de leur idole, ils étaient restés chez Bianchi pour la saison 56. Et sans broncher ils se sont mis à mon service. Incroyable. Je n’en revenais pas, moi le petit français soutenu par les meilleurs équipiers de Coppi. Grace à leur travail je suis revenu sur la tête et j’ai pu disputer le sprint. Un sprint d’anthologie puisque à 250 mètres de la ligne j’étais encore sixième. J’ai remonté tout le monde sauf Coppi que je n’ai sauté que sur la ligne. Grand seigneur Fausto est venu me féliciter. Il avait encore les larmes aux yeux d’avoir perdu ainsi ce qui aurait dû être sa dernière grande victoire. »

Une quinzaine de jours plus tard, Darrigade fera encore pleurer Coppi. Cette fois lors du prestigieux Trophée Baracchi alors disputé contre la montre par équipes de deux coureurs.

« Coppi et son poulain Riccardo Filippi étaient les grands favoris. Ils l’avaient emporté les trois années précédentes. Moi j’étais prévu avec Anquetil. Mais au dernier moment Jacques était indisponible. Le signor Baracchi voulait absolument que je dispute sa course. Depuis ma victoire dans le Tour de Lombardien j’étais devenu une vedette. Surtout en portant le célèbre maillot de la Bianchi. Alors il m’a proposé de faire équipe avec le Suisse Rolf Graf. Un bon rouleur puissant et agressif. On a tout juste eu le temps de rouler quelques kilomètres ensemble. Puis on est parti sans trop savoir ce qui allait se passer. Mais finalement nous roulions bien. Très bien même. Et à tout juste 4 ou 5 kilomètres de l’arrivée on nous a informé que nous n’avions que quelques secondes de retard sur Coppi-Filippi. Alors on a tout donné. Et on a gagné ! Coppi a pleuré pour de bon cette fois. J’étais à la fois heureux de cette nouvelle victoire et triste pour Coppi que j’admirais et à qui je devais mon contrat avec Bianchi. Évidemment il faut relativiser. Il avait alors 37 ans et il avait connu plusieurs gros problèmes de santé. »

Souvenirs glorieux pour un Darrigade en pleine forme et totalement enthousiaste alors que se profile une saison 2021 complexe. Il se souvient mais surtout il apprécie. Souvenir de ses 22 étapes remportées alors qu’il était essentiellement au service de son leader et ami Anquetil. Souvenir de ce Mondial 1959 remporté de manière éblouissante sur le circuit de Zandvoort aux Pays Bas.

Souvenir de ces deux classements par points sur le Tour ou de cette belle victoire d’étape sur le Giro. Souvenir aussi de ses héros inoubliables. Coppi tout d’abord et Anquetil son successeur. Puis Gaul, Kubler et Koblet. Avec un seul qualificatif : la classe absolue.

Mais le passé n’est pas tout. Même s’il a souvent la saveur de l’histoire. Il y a le présent. Et un présent qui l’enthousiasme lorsqu’il a pour protagonistes des athlètes surdoués comme Peter Sagan et Julian Alaphilippe. Ses chouchous.

« Le passé ça compte évidemment pour un ancien tel que moi. Surtout lorsque je me souviens de mes batailles avec des héros tels que Coppi ou Koblet. Coppi demeure de très loin le plus grand de tous. Et Koblet donnait le frisson tant il avait de classe pure. Quant à Jacques c’était à la fois mon ami, mon leader et mon idole. Le plus grand depuis Coppi.
Aujourd’hui je suis toujours autant passionné. Je regarde le maximum de courses à la télé. Et j’adore Sagan et Alaphilippe. Ils peuvent tout gagner. A part un grand Tour. Ils sont merveilleux et capables de tous les exploits. Mais ils sont aussi trop limités en haute montagne et dans les chronos pour viser le maillot jaune ou rose.
Il y a aussi une nouvelle génération de prodiges. Pogacar bien sûr. Et puis Van der Poel et Van Aert. Mais pour moi le plus prometteur c’est Remco Evenepoel. Sans sa chute sur le Tour de Lombardie, qu’il aurait certainement remporté, il aurait pu s’imposer sur le Giro. Ce n’est que partie remise. Une fois totalement remis il va gagner partout. C’est le meilleur !
Et les autres Français me direz-vous ? Il y a Demarre, un vrai bon sprinter. Ce qu’il a fait sur le Giro c’était mémorable. Bravo à lui !
Il y a aussi Pinot et Bardet. Beaux coureurs mais trop limités pour pouvoir viser sérieusement une victoire au général sur le Tour. Le successeur de Jacques Anquetil ou de Bernard Hinault n’est pas dans le peloton pro en ce moment. Dommage. »

André Darrigade
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