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La lumière est automnale. Entre clair-obscur et ocre bleu, fusent des éclats de rêves et des bribes d’hallucinations mélancoliques. Je suis à Cambiago, village laborieux situé aux confins de Milan et de ses faubourgs résidentiels. Les rencontres avec mes amis artistes, de Vittorio Gregotti à Ettore Sottsass, sont encore à mon esprit. Nous évoquions les diktats de la mondialisation et les effets pervers de l’uniformisation des concepts culturels et créatifs par la règle universelle et dramatique du marketing. Cette même règle absurde qui régit aujourd’hui le cyclisme, cet espace de libre liberté que nous pouvions croire à jamais intouchable. Hélas la France, l’Italie et l’Europe ont largement succombé, abandonnant sans combattre leurs territoires industriels et pire encore leur génie artisanal. Demeurent quelques ilots de résistance occupés par de rares rebelles en larmes qui jamais ne se rendront. Et aussi un prophète génial qui seul sera parvenu à établir un passage miraculeux entre la tradition des anciens et la modernité des rêveurs. C’est avec lui que j’ai rendez-vous. Il s’appelle Ernesto. Ernesto Colnago. Le Maestro Ernesto Colnago.

Ses idées sont folles mais géniales. Généralement décriées puis adoptées par tous. De la Fourche droite aux cadres aéro, du carbone de F1 au freinage disque adapté au vélo de route, il a donné le ton et le rythme à l’artisanat puis à l’industrie du cycle depuis bientôt sept décennies. Son talent protéiforme, son charisme et son immodeste modestie on fait de lui cette « Italian Légend » que les Américains et les Japonais considèrent comme un dieu vivant de l’histoire du cyclisme. Entre prophète et gardien du temple, Ernesto Colnago interpelle et fascine. J’ai rendez-vous avec lui cet après-midi. Et un après-midi avec Ernesto Colnago est toujours un voyage initiatique. Même pour moi qui le côtoie depuis longtemps déjà.

Tout commence dans le grand hall qui jouxte l’atelier où des mécanos affairés et souriants montent les vélos du jour. C64, Concept, V2-r ou K.One, suivant la demande et l’urgence. Une série spéciale du magnifique C 64, en l’occurrence. Peinture jaune et détails siglés du prestigieux logo de l’horloger Breitling.

« Une commande spéciale », me dit le Maestro avant de me dire en pestant en dialecte milanais que je suis définitivement trop maigre et que si ça continue c’est lui qui ira dire un mot d’adieu pour mes obsèques. « Salvatore, sei pazzo. Tu es fou. C’est quoi ce régime ? Tu es un homme, pas un gringalet. Et puis ce n’est pas l’année prochaine que tu iras disputer le Giro. Alors basta ! Ce soir c’est pasta ! »

Lui-même toujours aussi étonnamment juvénile et mince, Ernesto m’entraine vers son bureau, son mythique bureau, situé au premier étage. Et naturellement il commande au passage devant son secrétariat une paire de cafés. Il n’est que 15 heures et la discussion promet d’être longue. D’autant que nous avons prévu le tournage d’une vidéo pour la chaine You Tube de Top Vélo. Et que le Maestro veut parler avant d’agir. Et très étrangement, parler des autres. Ou plutôt de ces autres lui-même que sont ces innombrables champions qui ont couru sur des vélos Colnago. Par exemple Beppe Saronni ou Gian Battista Baronchelli. Ou encore Tony Rominger. Mais c’est de son immense ami et mentor originel qu’il veut parler surtout. Fiorenzo Magni, l’homme de fer qui fut aussi surnommé le Lion des Flandres. Dans le Musée Colnago, au milieu de dizaines de vélos mythiques, trône ainsi un buste de Magni, compagnon de route de Fausto Coppi et ami fidèle jusqu’à sa disparition en 2012.

« Fiorenzo était déjà un champion renommé lorsque je l’ai connu. Et moi je n’étais qu’un petit mécano. Mais alors qu’il se plaignait du rendement de son vélo, je lui ai proposé avec aplomb de lui souder un cadre à ma manière. Étrangement, il m’a dit oui. J’étais pris à mon propre piège. Il fallait être à la hauteur. Mais j’avais mes idées déjà. Notamment celle de redresser le cadre et d’utiliser des tubes plus légers. Il a adoré le résultat et nous ne nous sommes plus quittés. Jusqu’à la fin de sa carrière il a roulé avec mes cadres. Et il a parlé de moi. Ma carrière était lancée. »

Retour dans le bureau, véritable galerie d’art où le baroque le dispute au romantisme. Ernesto y dispose de deux tables bois et carbone made in Colnago, qu’il occupe alternativement. Celle de gauche pour travailler et dessiner. Celle de droite pour dialoguer avec ses interlocuteurs. Nous buvons nos cafés. Période d’observation. Brève. Ernesto lance la discussion autour de son C64. Son dernier chef d’œuvre. Dessiné par lui, ici même dans son antre, son refuge, à main levée.

« J’ai toujours aimé dessiner, donner corps à mes idées. Tout jeune déjà je griffonnais souvent des détails de vélo comme d’autres prennent des notes. Toi par exemple, avec ton carnet Campagnolo. Tu arrives à te relire Dottore ? Vraiment ? »

Retour à l’argument C 64. Ernesto s’échauffe. Comme si ce qu’il m’explique pouvait être sujet à contradiction. Comme si un crime de lèse-majesté était possible en sa présence…

« Moi je ne prends rien à personne. J’imagine, je travaille, je corrige, puis je consulte mes collaborateurs et on avance. Sauf pour qui concerne le carbone à l’époque de mon amitié et de mon partenariat avec Enzo Ferrari, chaque vélo Colnago est entièrement conçu ici à Cambiago sous ma direction. Et notre C 64 est évidemment 100% réalisé en Italie à la main. Avec un soin, une attention et un savoir-faire pratiquement unique. Nous ne devons rien à personne et jamais un Colnago n’a emprunté la technologie ou les idées d’un autre constructeur. Par contre nous sommes constamment imités. Ce n’est pas si grave finalement si les autres en viennent à adopter nos idées. Tu vois Colnago ce n’est pas qu’un vélo c’est toujours une idée. Et une idée peut être reprise par d’autres. Par contre ils ne peuvent pas imiter notre savoir-faire et notre passion. Parfois je souris tout seul en voyant leurs tentatives. Ou alors je me mets en colère quand je constate la piètre qualité de certains cadres au carbone carrément bricolé puis caché sous une jolie peinture. Nous sommes vraiment entrés dans l’époque du faux semblant. Grave mais pas définitif. A un moment lesgens vont se rendre compte que le marketing les prend pour des imbéciles. Et les valeurs feront leur grand retour. »

Ernesto s’est levé. Il a quitté son blouson et commandé deux autres cafés, d’autorité. Il se rassoit et souri.

« Tu vas dire que je suis un rêveur Salvatore. Et bien tu as raison je suis un rêveur. Et je ne vais pas changer aujourd’hui alors que j’attend mon 88 ème anniversaire. Un homme comme moi ne change jamais. Ou alors en mieux… »

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