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Les Champions des Champions

Chris Froome

par | Mai 15, 2020 | Les champions des champions

Photos : Sirotti

Discret jusqu’à l’absence, humble jusqu’à l’arrogance, grimpeur jusqu’à l’absurde, physiquement bizarre, il a fait de sa carrière un mystère symbolisé par une silhouette dégingandée s’acharnant à pousser sur un rythme fou de minuscules braquets générés par un plateau ovoïde. Avec un palmarès qui le place, quoiqu’en disent certains, parmi les meilleurs. Quatre Tours de France, deux Tours d’Espagne et un Tour d’Italie. Pas mal pour un athlète considéré à ses débuts comme le vilain « grand » canard de la bande.

Le Kenyan blanc

J ’ai le souvenir de Chris souriant, acceptant deux minutes tout juste avant le départ d’une étape du Dauphiné de signer un autographe et de réaliser un selfie avec un petit garçon. Tous ses équipiers de la Sky, fidèles à la réputation de froideur hautaine de l’équipe britannique, s’en étaient allé sans même un regard. Oublieux de leur devoir vis à vis d’un public qui justifie seul les millions dépensés par leur sponsor et leur équipementier. Oublieux surtout de la nécessaire sympathie à accorder à un gamin qui se passionne pour le cyclisme.
J’en ai reparlé le lendemain avec Chris. Il a souri, mélancoliquement comme à son habitude, et il m’a dit. « Tu sais à mes débuts même mes équipiers me négligeaient. Pour eux je n’étais qu’un has been définitif. Alors je sais me souvenir. Et puis surtout je sais ce que je dois au public. Même si je ne fais pas l’unanimité. Que serait le vélo sans le public ? J’espère que ce gamin dont tu parles se souviendra de moi. Et que ce simple autographe suscitera en lui une vraie passion. Qui sait. Peut-être qu’un jour, devenu un vieillard oublié, c’est moi qui viendrais lui demander un autographe. »

Bien plus qu’un simple souvenir pour moi, un fait révélateur de la personnalité vraie d’un champion aussi célèbre que méconnu. Au point de susciter doute et raillerie de la part d’un public de plus en plus souvent déphasé face à l’histoire du cyclisme. Au point d’idolâtrer des coureurs sans palmarès et de nier-mépriser les champions justement parce qu’ils sont des champions. C’est à dire des athlètes différents, dotés de moyens physiques exceptionnels leur permettant de dominer le peloton. Une domination systématiquement mise en doute par tous les Antoine Veyer de la planète. Autant dire que Fausto Coppi, Juan Manuel Fangio, Giacomo Agostini, Mohamed Ali ou Pelé n’ont été largement supérieurs que par la triche. Aussi ridicule que de comparer Mozart à un chanteur besogneux du top 50.

Chris Froome, né Kenyan et devenu britannique par le sport, échappe donc à la normalité. Avec constance. Avec application. Avec distance surtout. L’homme long comme un christ de Mantegna, évoluant ouvertement bien au-delà des contingences médiocres de commentateurs aussi flexibles aux tendances populistes que le roseau de La Fontaine. Un début de carrière discret mais enthousiaste. Le jeune Christopher Froome possède un moteur formidable mais il est handicapé par un surpoids évident. Admis au Centre mondial du cyclisme à Aigle, il progresse. Au point, en dépit d’un palmarès indigent, de passer pro dans le team Konica Minolta en 2007. Puis de faire véritablement ses premières armes chez Barloworld Bianchi de 2008 à 2009. On lui reconnait déjà d’étonnantes capacités en montagne et une belle aptitude au contre la montre. Reste à acquérir de la régularité. Et surtout à perdre du poids… Car notre aspirant champion pointe à plus de 75 kilos. Beaucoup trop pour son mètre quatre vingt six. Il se classe seulement 31ème du Giro mais déjà 3ème au Faron dans le cadre du Tour Méditerranéen.

Remarqué par Dave Brailsford, il est recruté en 2010 par le prestigieux team Sky pour aider Bradley Wiggins en montagne. Avec dix kilos de moins et le choix définitif des mystérieux plateaux ovoïdes O’Symétric, Chris est littéralement transformé. Il se classe second du Championnat de Grande Bretagne du chrono derrière Wiggins. Et son allure d’échassier commence à le distinguer des autres coureurs du peloton.

La saison 2011 est celle de la révélation. Engagé sur la Vuelta pour épauler Bradley Wiggins, il se classe finalement second à Madrid, quelques secondes derrière le monstrueux Cobo qui sera un peu plus tard déclassé pour dopage. La victoire lui revient sur le tapis vert. Mais seulement en 2019…D’ici là notre Kenyan blanc, qui court désormais avec une licence britannique, aura remporté quelques broutilles. Quatre Tours de France, par exemple. En évidence, outre un rapport poids puissance désormais extrêmement favorable, avec 66 kilos pour 186 centimètres, une capacité à mouliner durant de longues minutes à plus de 100 tours minute. Ce qui lui procure, avec l’apport des plateaux O’Symétric, un couple impressionnant. Lui permettant par exemple de laisser sur place ses adversaires dans la partie non goudronnée du terrible Colle delle Finestre durant le Giro. Ou encore de déposer Quintana dans l’un des plus impressionnants virages du Ventoux sur le Tour.

Remarquable grimpeur, grand rouleur, courageux et intelligent, bon descendeur, Chris Froome est l’athlète quasi idéal des grandes courses à étapes. Victime d’une chute gravissime avant le Tour 2019, il revient en compétition laborieusement début 2020. La longue période de confinement devrait lui avoir permis de revenir physiquement et psychiquement. Reste à déterminer si ce revenant de l’enfer sera capable de décrocher une cinquième victoire sur le Tour de France. Chez INEOS, le nouveau nom du team de Dave Brailsford, on semble en douter. Au point de mettre d’ores et déjà en avant le jeune prodige colombien Egan Bernal, victorieux en 2019 après avoir neutralisé son coéquipier Geraint Thomas et bénéficié tout à la fois de la méforme de son compatriote Nairo Quintana et de l’abandon du Français Thibaut Pinot.

Approché par deux teams majeurs, le Kenyan blanc changera-t-il de maillot avant le Tour reprogrammé du 29 aout au 20 septembre ? Une hypothèse crédible pour un Champion désireux de retrouver ses prérogatives de leader.

S.L.
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