Édito – Top Vélo #252

Édito – Top Vélo #252

La montagne, un autre monde ; de l’ennui et de la salubrité métaphysique

 

Entre faste et fantasque, le pittoresque et charismatique champion Slovaque Peter Sagan trouve régulièrement la formule juste à propos de tout et de rien. Mais du cyclisme contemporain surtout. Comme une apologie métaphysique sur la salubrité mentale ou émotionnelle d’un sport qui l’a fait roi en une époque pauvrissime en héros. Dernière formule choc d’un homme absent-présent qui ne fait jamais dans son froc : « le cyclisme devient ennuyeux ». Allusion non dépourvue d’humour noir, toujours ce noir qui ruine le romantisme du cyclisme, à l’insupportable litanie de ces étapes et de ces courses qui voient le long serpent du peloton jouer les utilités le temps infiniment lent d’interminables journées sans batailles et donc sans spectacle. Ainsi, le Tour 2018, ce Tour qui promettait tant, aura manqué à ses devoirs vis à vis d’un public à la fois désenchanté et coléreux. Et je ne parle pas là des usurpateurs de rêve et de liberté, souvent imbibés d’alcool, qui se croient autorisés à insulter les coureurs qu’ils conspuent et violentent même parfois en évoquant avec aplomb une hypothétique rigueur morale dont ils ne connaissent rien. Sur la route, hélas, mais aussi et surtout sur les réseaux sociaux devenus fosses d’aisance de la pseudo bonne conscience d’amateurs de sport en déshérence.

Non la réalité saganienne, qui rapproche étrangement Peter de Françoise, l’autre Sagan, tient dans l’allongement excessif du temps face à la réduction tout aussi excessive des émotions. Générant l’ennui puis le désintérêt.

Les longues, longues, longues étapes de plaine sont naturellement en cause. Avec leurs échappées publicitaires et leurs inévitable dénouement joué dans les cinq cent derniers mètres. Mais il y a la montagne, me direz-vous. Avec leurs sommets arrogants et menaçants. Et le souvenir des exploits de Vietto, Bartali, Coppi, Bahamontes, Merckx, Ocana ou Pantani.

La montagne, cet autre monde. Cet absolu. Et bien pas si simple selon Sagan, Peter pas Françoise. Car là aussi l’ennui nous guette. Cet ennui cher à Françoise, pas à Peter. Car ainsi que le disaient en pestant Jacques Goddet et Raphael Geminiani, « ce sont les coureurs qui font la course. Pas seulement les organisateurs. »

Alors voilà que le Tour ou le Giro proposent à nouveau des étapes mythiques avec cinq ou six cols de légendes à gravir. Bataille garantie à tous les étages de ces maison hantées que sont devenus les grands tours. Pas si simple. La métaphysique du sport et des athlètes est complexe. Car le plus souvent, la peur d’avoir peur sans doute, les coureurs décident de ne pas décider. Se réfugiant dans un attentisme insupportable et nous plongeant dans l’ennui. Cet ennui qui touche désormais les champions eux-mêmes. Y compris un triple Champion du Monde comme Peter Sagan.

Édito – Top Vélo #251

Édito – Top Vélo #251

La modernité ? Quelle modernité ?

 « La Modernité n’a de sens que dans la conscience du passé. »

Ainsi s’exprimait le grand designer italien Michele De Lucchi à l’occasion d’une récente manifestation culturelle Milanaise. Une formule qui ne doit rien au casuel, peu à l’improvisation et tout à la réalité drastique des temps qui viennent. C’est ce que j’ai récemment tenté d’expliquer, avec quelque succès, à un jeune coureur prometteur venu nous visiter à Mormoiron pour une séance photo dédiée aux nouveaux vélos aéro. En l’occurrence, j’ai dû lui apprendre que les premiers vélos aéro ont été inventés par Ernesto Colnago dans les années quatre-vingt du siècle dernier. Et qu’ils ne sont absolument pas l’œuvre d’un mirifique bureau d’étude américain ou taiwanais. Pas plus d’ailleurs que les premiers cadres carbone, les câbleries intégrées ou le freinage disques adapté au vélo de route. Ici encore des inventions romantiques et folles à mettre à l’actif du Maestro de Cambiago.

« Comment est-il possible, me direz-vous, que de telles innovations soient l’œuvre d’un petit artisan italien et pas d’une tête d’œuf de la Silicone Valley ? »

Je pourrai vous retourner la question en évoquant d’autres génies de très humble extraction. A commencer par l’incroyable Tullio Campagnolo, ce coureur insatisfait devenu l’auteur d’inventions appelées à changer l’histoire du cyclisme. Comme le blocage rapide de roue, le dérailleur à baguettes ou le tout premier groupe de l’histoire en 1953. Exemple suivi de belle manière par son fils Valentino dont les nouveaux groupes 10, 11 puis 12 vitesses ne cessent de faire avancer la technologie au service de la performance et du plaisir.

Je pourrai poursuivre la leçon des choses de l’histoire du cyclisme moderne, en convoquant Angelo Luigi Colombo, le créateur inspiré des fameux tubes Columbus, ou son successeur Antonio Colombo, esthète radical et visionnaire qui vit au quotidien sa double et folle passion pour l’histoire du cyclisme et l’histoire de l’art.

Édito – Top Vélo #250

Édito – Top Vélo #250

L’impétuosité propre aux passionnés de cyclisme me ferait presque affirmer que ce numéro 250 de Top Vélo n’est finalement qu’un numéro comme un autre de ce magazine premium dédié au cyclosport, de la pratique au matériel, en passant par l’histoire et en imaginant le futur. Après réflexion, et conversation avec notre ami et collaborateur Pierre Bonnet, qui fut de la première version du magazine depuis le déjà lointain numéro 2, je pense qu’il est plus sage et surtout plus juste de parler de belle surprise. Pour les fondateurs de Top Vélo déjà, de Michel Hommell, que je salue avec amitié, à l’équipe de journalistes à laquelle appartenait notamment mon cher Olivier Haralambon, présent lui dès le numéro Un. Pour les refondateurs que nous sommes, nous les néo-Top Vélo. De Claire à Alex, Joël, Michael, Frank, Jean-Paul, Vivien, Pierre, Fleur, Nathalie, Philippe et Patrick.

Cette belle surprise est celle d’une équipe soudée autour de la concrétisation d’un rêve rédactionnel, mois après mois, numéro après numéro. Avec à chaque fois la même folle émotion, le même désir irrationnel, la même radicalité éditoriale au service de notre passion commune pour le cyclisme. Ce sport unique et exceptionnel qui dépasse en émotion littéraire tout ce que l’imaginaire pouvait nous offrir. Je me souviens d’ailleurs d’une longue conversation avec le regretté Alain Colas, sur le pont de son légendaire Manureva, quelques jours avant le départ fatidique pour cette Route du Rhum 1978 qui allait lui être fatale. Alain, poète illuminé-illuminant à ses heures, m’avait dit que seul le cyclisme héroïque pouvait disputer à la voile transocéanique le titre de sport ultime.

Ce sport ultime nous nous efforçons avec nos personnalités, avec nos choix, avec notre enthousiasme, de vous le faire partager avec ceux et celles qui le réinventent au jour le jour. Ces constructeurs et ces organisateurs qui œuvrent pour aujourd’hui en imaginant déjà le futur. Alors ce numéro 250 nous vous le dédions amis lecteurs. Et pour que la fête soit belle nous vous offrons la possibilité de gagner le maillot de Champion de France de notre ami Steve Chainel (*). Un maillot dédicacé comme une invitation au bonheur de rouler. Vous avez dit 250 ?

Édito – Top Vélo #249

Édito – Top Vélo #249

BONJOUR TRISTESSE, NOIR C’EST NOIR

Il y a loin de Françoise Sagan à Johnny Hallyday. Mais pas tant que ça finalement. Côté cycle du moins … Tout le monde connaît la fameuse maxime du grand Henry Ford à propos de choix de couleur proposé aux acheteurs de sa géniale Ford T.

« Le client peut choisir n’importe quelle couleur pourvu que ce soit le noir. » 

Cent cinq années plus tard, on peut retourner la citation pour évoquer le cyclisme. Et par exemple mettre en exergue une déclaration passablement désabusée de Fausto Pinarello lors de ma récente visite chez Pinarello à Trévise.

« Salvatore, tu peux me croire, nous avons tout fait pour que le client puisse littéralement customiser son nouveau vélo suivant une palette de couleurs très travaillée. Eh bien le client choisit presque systématiquement le noir. C’est à désespérer.»

Sans vouloir paraphraser Fausto Pinarello, force est de constater que son appréciation peut s’appliquer à une bonne partie du parc vélo actuel. D’ailleurs, les vélos que notre rédaction reçoit chaque mois pour ses tests sont pour la plupart abonnés au noir. Un noir d’autant plus insupportable pour notre photographe Joël, qu’il s’assortit tout aussi régulièrement d’accessoires noirs, d’une selle noire et bien évidemment d’une guidoline noire.

Si l’on rajoute les roues carbone noires et les pneumatiques noirs, la coupe esthétique déborde. Un vélo ce n’est pas une voiture. C’est extrêmement difficile à photographier. Si pour compliquer les choses le noir absolu est de la partie, on entre dans l’improbable.

Plusieurs explications, bonnes ou mauvaises, à cette dictature du noir. Tout d’abord la facilité du non-choix. Choisir le noir, quelque part, c’est décider de ne pas choisir. Puis le prétexte économique. La guidoline noire c’est moins salissant. On peut la garder plus longtemps. Enfin, les économies de moyens. Les constructeurs ont déjà suffisamment de difficultés à stocker tous les modèles proposés dans toutes les tailles, si en plus ils doivent s’attacher à proposer plusieurs couleurs, cela peut s’avérer problématique pour les vélocistes.

J’entends toutes ces explications ou plutôt tous ces prétextes. D’autant que je me souviens du premier vélo noir réalisé pour moi en 1975 par mon constructeur de père. Un cadre noir mat en tubes Super Vitus 971 (acier 6/10e) avec jantes anodisées noires. Mais selle, gaines, guidoline et courroies de cale-pieds (Alfredo Binda s’il vous plaît) rouges. Il fallait allier l’arrogance du noir, couleur inédite à l’époque pour une vélo, avec des touches de couleur vive. Succès de curiosité dans le peloton. Mais j’en resterai là. Et j’attendrai une trentaine d’années pour à nouveau tenter le noir avec un Kuota Ksano. Expérience sans lendemain. Je suis aujourd’hui abonné au blanc et au bleu.

Édito – Top Vélo #7

Édito – Top Vélo #7

Objectif lune !

En moins de trois décennies folles, le vélo aura connu plus d’évolutions et même de révolutions que depuis son invention dans la lointaine année 1818. Cadres en aciers spéciaux en 4/10de millimètre chez Columbus et Tange, en 3/10chez Reynolds. Cadres en alliage léger chez TVT, Vitus et Alan, puis en titane chez De Rosa et enfin en carbone chez TVT et Alan encore, mais aussi chez Cadex-Giant et chez Colnago. Colnago qui sera le premier constructeur à oser engager des vélos carbone, les mythiques C40, dans Paris-Roubaix. Démontrant tout à la fois la fiabilité du matériau et son savoir-faire d’artisan-artiste génial. Roues aéro, les premières Shamal de Campagnolo, ou carbone, les premières Lightweight achetées à leurs frais par Ullrich, Pantani et Jalabert.

Cadres aéro évidemment, avec la fameuse Espada construite par Pinarello pour Indurain. Et le non moins fameux vélo à cadre plongeant mis au point pour Moser et son incroyable record de l’heure par les aérodynamiciens travaillant sous les ordres du professeur Conconi.

Guidons de triathlètes, recette miracle utilisée sans vergogne par Lemond pour battre Fignon dans un renversant Tour de France.

Pédales automatiques Look puis Time, utilisées pour la première fois par des champions du calibre de Hinault ou Pantani. Vitesses indexées avec commandes intégrées aux poignées de freins, système initié par Campagnolo et Shimano. Cassettes et dérailleurs 9 vitesses, puis 10, puis 11, à l’instigation de Campagnolo. Dérailleurs électroniques, inventés par Mavic puis par Campagnolo et Shimano. Dérailleur sans fil, inventé par Sram. Et enfin freinage disque et monoplateau, techniques empruntées au VTT et introduites sur la route par un cheval de Troie nommé Gravel.

Liste non exhaustive qui n’a pour but que de marquer les étapes principales de l’évolution-révolution de l’objet vélo. Jusqu’à la saison 2018 qui verra pour la toute première fois une équipe professionnelle, la Continental Pro irlandaise Aqua Blue, utiliser en course le monoplateau sur le spectaculaire 3T Strada mis au point par un extraterrestre nommé Gérard Vroomen*.

Objectif lune ? Peut-être. Car le vélo 3T sera en plus équipé d’une cassette inédite avec départ à 9 dents ! Il est loin le temps où le peloton ne comprenait pas les risques « absurdes » pris par le Campionissimo Fausto Coppi en équipant son Bianchi d’un pédalier alu français TA et d’un dérailleur 5 vitesses Campagnolo Gran Sport à parallélogramme…

*Lire l’interview exclusive de Gérard Vroomen dans Top Vélo n°5 Spécial Eurobike

Édito – Top Vélo #6

Édito – Top Vélo #6

Le cyclosport au futur antérieur

Dans les années quatre-vingts du siècle dernier est né un mouvement neuf en marge des traditionnelles compétitions réservées aux coureurs amateurs ou espoirs. Le cyclosport. Baptisées cyclosportives en France et granfondo en Italie, des dizaines puis bientôt des centaines d’épreuves ont ainsi vu le jour. Nées de la passion de poignées d’enthousiastes désireux d’ouvrir de nouvelles voies à leur sport favori, nées aussi du désir insigne de milliers de pratiquants souhaitant s’essayer à la compétition en marge du traditionnel calendrier. Vision humaniste des choses du vélo, avec à la clé une réussite aussi éclatante que rapide.

Après des années d’interruption de compétition à haut niveau, je me suis moi-même à l’époque laissé prendre au jeu des granfondo. Et même des courses cyclos italiennes et françaises. L’esprit était bon enfant. Personne ne se prenait plus au sérieux. Même si pour nombre d’entre nous la 1ecaté n’était pas si loin. Entre anciens coursiers de haut niveau, ex-pros et cyclos découvrant la compet’ sans être contraints de sacrifier leur semaine à l’entraînement, la symbiose était parfaite. Chacun trouvant du plaisir à défier l’autre dans des courses qui n’en étaient pas vraiment. L’esprit cyclosport, c’était ça !

Peu à peu la dérive vers l’ultra-distance et l’ultra-compet’ est venue changer la donne, dénaturant bientôt l’esprit et la lettre d’une pratique sportive conviviale devenue compétition sans merci entre teams semi-professionnels. Les distances se sont démesurément allongées, le niveau s’est dangereusement élevé jusqu’à être pratiquement comparable à celui des Élites. La place dévolue aux vrais cyclos c’est le second ou le troisième rideau. Et les rares vrais coureurs venant prendre l’air d’une cyclo voient le plus souvent leur enthousiasme douché par le niveau physique nécessaire, ne serait-ce que pour figurer. « On a réinventé la première caté en plus dingue », m’a déclaré l’un d’eux en me jurant qu’on ne le reverrait plus sur une cyclo où il devrait prendre tous les risques pour pas grand-chose. Conjugué au futur antérieur, le cyclosport a changé de genre et d’époque.

Loin de moi l’idée saugrenue de dénigrer les vainqueurs de cyclosportives et autres granfondo. Loin de moi aussi la prétention de m’ériger en censeur ou en juge. Je voulais simplement signifier que nous avions définitivement quitté l’ère humaniste pour celle de la guerre totale. Chez les cyclos comme ailleurs. Hélas ?