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Les Champions des Champions

Bernard Hinault

par | Avr 27, 2020

Photos Sirotti

Même si Lucien Aimar et Bernard Thévenet avaient assuré l’intérim, même si Raymond Poulidor n’avait jamais renoncé, la France attendait avec impatience celui qui serait le véritable successeur de Jacques Anquetil. C’est dire si l’avènement de Bernard Hinault, guerrier iconoclaste et rebelle, soulèvera une vague d’enthousiasme. Vainqueur de 5 Tours de France, comme Anquetil justement, Hinault deviendra très vite LE champion de son époque. Éclaboussant de sa classe et de sa volonté aussi bien les classiques que les grandes courses à étapes. De 1976 à 1986 le peloton international va ainsi apprendre à vivre sous le règne d’un monarque breton absolu et sombre ayant décidé de tracé au cordeau sa carrière sans jamais accepter de dévier ou de subir.

Pale rider

Ses adversaires eurent pour nom Joop Zoetemelk, Sean Kelly, Francesco Moser, Giuseppe Saronni, Giovanni Battaglin, Freddy Maertens, Laurent Fignon ou Greg Lemond. Rien que des champions d’exception désireux de battre en brèche l’hégémonie impitoyable d’un Bernard Hinault devenu roi en moins de deux saisons. En vain comme en témoigne un palmarès à la Merckx où figurent notamment 5 Tours de France, 3 Tours d’Italie et 2 Tours d’Espagne.
Tout avait débuté en 1975 par une première saison où, sous le maillot Gitane Campagnolo, le jeune néo-pro avait commencé de marquer son territoire. Non seulement par son talent mais aussi par sa personnalité pour le moins rugueuse. Confronté à Eddy Merckx dans Paris Nice, Hinault annonce sans frémir qu’il ne le craint pas.
« Après tout Merckx est comme moi. Il a deux bras et deux jambes ! »

Hinault terminera ce Paris Nice à la septième place, loin du vainqueur Zoetemelk mais premier français et déjà remarqué pour sa propension à l’insolence et à l’attaque.
Champion de France de poursuite, il clôture sa première saison par l’annonce de son départ de chez Gitane suite à un profond désaccord avec son Directeur sportif Jean Stablinski. Mais ce dernier est bientôt remercié, remplacé par Cyrille Guimard qui vient tout juste de prendre sa retraite sportive. Les deux hommes se connaissent et s’apprécient. Hinault décide de rester chez Gitane où il va occuper une place à part. Guimard ayant promis de le ménager et de le faire progresser sans brûler les étapes.

Ce n’est ainsi qu’en 1978 qu’il va disputer le Tour de France pour la première fois. Et le gagner. Avec en guise de hors d’œuvre une superbe victoire sur la Vuelta, épreuve alors programmée au printemps.

L’année précédente Bernard, devenu Le Blaireau en référence à son caractère, avait confirmé son statut de nouvelle star en s’imposant avec la manière dans Gand Wevelgem, Liège Bastogne Liège et même sur le Criterium du Dauphiné Libéré. Guimard tenait parole. Il ménageait son poulain et le laissait progresser à son rythme. Comme autrefois Francis Pélissier l’avait fait avec le très jeune Anquetil. Le parallèle avec Anquetil n’est pas anodin. Les deux champions deviendront amis proches. Et se fréquenteront jusqu’à la disparition du Normand, emporté par un cancer en 1987. Maitre Jacques justifiait son admiration, lui qui n’admirait réellement que Coppi ou Merckx, par ce qu’il considérait comme l’un des faits d’armes majeurs de l’histoire du cyclisme. La victoire de Hinault dans une effroyable édition de Liège Bastogne Liège, la Doyenne, en 1980.

« Pour mieux saisir, non seulement le talent mais aussi la volonté de Bernard Hinault, il faut analyser avec attention son inimaginable exploit dans Liège Bastogne Liège 1980.Ce qu’il a réalisé ce jour-là relève de la légende. Comme ma première victoire dans les Nations à 18 ans en 53 ou l’étape Cuneo Pinerolo de Coppi dans le Giro 49. »

Anquetil fait référence à ce 20 avril 1980 où Hinault se transforme en cavalier de l’apocalypse, triomphant à Liège après une échappée solitaire de 80 kilomètres dans la neige, le brouillard et le froid glacial. Son second, le grand Hennie Kuiper est à 9 minutes. Seuls 21 coureurs sont à l’arrivée sur un peloton de 174 partants. Pas plus impressionné que ça, le Breton expliquera sa victoire par les difficultés du parcours.
« 16 bosses dures à passer dans le final. Avec Stockeu et ses 10%. C’était tout bon pour moi. J’ai écouté Guimard et j’ai oublié le froid. Quand tu es en tête tu oublies tout. Guimard m’avait dit d’attaquer après le ravito. J’ai attaqué et j’ai donné le rythme. Mon rythme. Après il me suffisait de tenir. Et j’ai tenu. »

De cet exploit Hinault conservera deux doigts gelés et à jamais insensibles. Et aussi son image d’un guerrier ayant seul retiré sa veste de protection pour mieux respirer. Le froid ? Quel froid ?

Monstre de détermination et de volonté, athlète exceptionnel, attaquant infatigable, personnalité rugueuse mais généreuse, passionné et passionnant, Bernard Hinault aura réellement dominé son époque. Reléguant au second plan les frères ennemis italiens, Giuseppe Saronni et Francesco Moser. Affrontant sans jamais trembler des nouveaux venus de la trempe de Laurent Fignon et Greg Lemond. Se réinventant régulièrement dans l’adversité. Dominant en plaine ou en montagne, au sprint ou contre la montre.
Son palmarès polymorphe lui sert de passeport pour l’éternité. Avec pour image celle d’un Pale Rider, digne d’un roman picaresque.

Il a quitté le peloton en 1986 à 32 ans, comme il l’avait annoncé plusieurs années auparavant. Maitre de son destin à l’image de son ami Anquetil.

S.L.
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