Les Champions des Champions

Armstrong le maudit

par | Mai 18, 2020 | Les champions des champions

Photos : Sirotti

Champion du Monde à 22 ans, revenu de l’enfer du cancer qui promettait de l’abattre, 7 victoires sur le Tour de France, boss du peloton avant d’en devenir l’exclu à jamais, Lance l’Américain a fait de sa vie un roman métaphysique à la James Ellroy. Immensément célèbre puis immensément méprisé depuis la révélation de son dopage…
Au fait quelle leçon peuvent sérieusement donner ses plus fervents accusateurs ? Coureurs, ils ont, pour la plupart, eux-mêmes été pris à plusieurs reprises dans les mailles élastiques du filet antidoping. Médecins ou membres de l’encadrement des équipes, ils ont plongé en même temps que leurs coureurs. Journalistes, ils n’ont probablement jamais passé en vainqueur une ligne d’arrivée.
Alors que reste-t-il de la légende dorée de Armstrong le maudit ? Lui qui visa la lune pour finalement s’écraser à terre lors d’une mémorable émission de télévision.

De la lune à la terre

Entre arrogance et fatalisme Lance Armstrong accepte de témoigner le 17 janvier 2013 lors d’une émission vedette de la télévision américaine. Face à la star des médias US, Oprah Winfray, le septuple vainqueur du Tour de France a finalement décidé d’avouer s’être dopé. Vaincu par la multiplication des témoignages, souvent extorqués sous la menace, et naturellement par l’évidence d’une pratique aussi délictueuse que nocive. Pour le cycliste le plus célèbre de tous les temps, c’est la fin d’un calvaire personnel qu’il considère comme plus difficile encore à surmonter que le cancer. Un monde s’écroule, emportant avec lui les murs opaques des faux semblants et des hypocrisies. Les ennemis du Texan, anciens coureurs ou analystes et journalistes, peuvent pavoiser. L’idole est à terre. L’idole qui prétendait conquérir la Lune. L’idole dont la démolition systématique est devenue un authentique business éditorial.

Le cyclisme, lui, est en miette. Non seulement on ne peut effacer d’un clic sur un clavier dix années d’histoire du sport, mais on ne peut nier la folie qui s’empare désormais du public qui voit en chaque cycliste un tricheur. Comme si le cyclisme avait l’exclusivité du dopage. Ce cyclisme seulement classé 6ème dans le pitoyable classement de sports les plus dopés. En effaçant des tablettes les 7 victoires de Lance Armstrong sur le Tour de France, l’UCI peut penser avoir mis fin au scandale. Il n’en est rien. D’autant que les principaux adversaires d’Armstrong n’ont rien de paisibles oies blanches étrangères au doping. Les Basso, Zulle, Vinokourov, Di Luca, Ullrich, Pantani, Millar, Virenque, Mayo, Jalabert, Hamilton, Rasmussen, Valverde et Contador, entres autres, ont tous été sanctionné ou montrés du doigt. Bannissement à vie pour Lance Armstrong. Droit à la mansuétude ou à l’oubli pour les autres. Tous les autres. De la part des instances mondiales comme de la part du public. Alors que faut-il réellement retenir d’Armstrong, cet athlète hors-normes, ce compétiteur terrifiant, ce champion admirable, ce survivant du cancer exemplaire, ce tricheur absolu ?

Pour mieux comprendre un flash-back est nécessaire. Bien avant 2013 et le scandale… Attiré par le sport total, le très jeune Lance Armstrong, élevé par sa mère après l’abandon du père, pratique avec succès le triathlon. Il est d’ailleurs Champion des USA junior en 1989. Et même Champion des USA de contre la montre la même année. Car bien que doué pour la course à pied et la natation, Lance excelle surtout sur son vélo. Au point bientôt de se consacrer exclusivement au cyclisme.

Deux années plus tard il est Champion des USA sur route chez les amateurs. Passé professionnel chez Motorola pour la saison 1992, il connaît la réussite internationale dès l’année suivante. Il est non seulement Champion des USA mais surtout Champion du Monde en 1993. Avec en prime un succès d’étape sur le Tour de France. Athlète puissant, redoutable contre la montre et à l’aise en bosse, il se fait remarquer par son dynamisme et sa classe. Ne lui manque finalement qu’un peu de rigueur et surtout une perte de poids pour viser plus loin encore. Car le jeune champion est du type robuste et musculeux. Ses 6 ou 7 kilos de trop ne lui permette pas vraiment de caracoler dans les cols des Alpes ou des Pyrénées.

En 1995 il s’impose au Tour DuPont et remporte une étape de Paris Nice et une nouvelle étape du Tour de France. Un succès qu’il dédie à son équipier Fabio Casartelli décédé tragiquement quelques jours plus tôt après une chute dans la descente du Portet d’Aspet. En fin de saison il s’impose dans le Classique de San Sébastian. De jeune coureur en devenir, Lance le prodige est désormais considéré comme l’un des champions du peloton international. Peut-être même comme le successeur de son glorieux compatriote, Greg LeMond.

Vient 1996, l’année du grand basculement. Bien que vainqueur une fois encore du Tour DuPont, une course très importante en Amérique du Nord, et triomphateur de la Flèche Wallonne, Lance se sent étonnament fatigué. Ses médecins sont alors formels. Leur sentence est quasiment une condamnation pour un jeune homme de 25 ans. Il est atteint d’une forme de cancer métastatique potentiellement mortelle. Il doit être opéré en urgence. Mais sans garantie de réussite. En fait ses chances de survivre sont minimes. Même après l’ablation d’un testicule. Car des métastases ont atteint le cerveau. Il faut tenter une nouvelle intervention. Lance n’est plus que l’ombre de l’ombre de l’athlète surpuissant qu’il était encore il y a quelques semaines. Amaigri, le crâne rasé, blafard, le regard vitreux, il accueille ses visiteurs comme dans un brouillard. Il s’agit peut-être de son dernier regard de vivant. Dans un instant il va plonger dans le néant. Sans peur. Mais fataliste, déjà. Américain à 100% !

Cyrille Guimard, qui venait de le faire signer chez Cofidis, est lui persuadé que si Lance triomphe de son cancer, il reviendra plus fort encore. Avec cette fois cette motivation et cette Grinta qui lui faisaient parfois défaut jusqu’à présent. Il n’a d’ailleurs pas hésité à affirmer qu’il voyait en Armstrong un futur vainqueur du Tour. Il le redit à Cofidis dont l’aéropage est sceptique.
« La marge de progression de Lance est considérable. Je place ce coureur dans le top 10 des meilleurs athlètes. Et même dans le top 5. »
Chez Cofidis on ne tient pas compte de cet avis. Et on préfère se séparer à l’amiable…de Lance et de Cyrille.

Quelques mois plus tard la nouvelle du retour de celui que l’on surnomme le « mort-vivant » est accueillie avec sympathie mais les sourires sont dubitatifs. Il y ceux qui lui souhaitent le meilleur tout en affirmant qu’il ne pourra jamais revenir à son niveau et encore moins à le dépasser. Il y a aussi hélas ceux qui nient sans vergogne la réalité de son cancer ou à tout le moins de sa réelle gravité. Lance ne se préoccupe ni des uns ni des autres. Tout entier concentré sur son objectif. Redevenir lui-même et peut-être mieux encore. C’est qu’il vient d’avoir connaissance des travaux du docteur Edward Coyle de l’Université du Texas. Ce spécialiste du sport et de l’évolution des capacités physiques humaines a longuement testé à plusieurs reprises le jeune champion. Et ses conclusions disent tout sur Lance Armstrong.
« J’ai effectué cinq séries de tests cliniques avancés sur Lance Armstrong. Les résultats sont absolument incroyables. Dans le domaine du sport il y a une probabilité sur un million de trouver l’équivalent de ses capacités génétiques. Sa tolérance à la douleur est de plus exceptionnelle. Et son organisme génère trois fois moins d’acide lactique que la moyenne des athlètes d’endurance. Il s’agit là d’évidences naturelles qui ne peuvent en aucun cas provenir de l’effet d’un dopage. »

Soutenu psychologiquement par l’entourage de sa nouvelle équipe, l’US Postal dirigé par Johan Bruyneel, Armstrong va se lancer dans une entreprise de reconstruction physique avec comme but suprême de revenir au sommet pour viser le maillot jaune du Tour. Tous ses équipiers, tous ses amis en témoigneront, la masse d’entrainement que le « survivant » va s’imposer est tout simplement ahurissante. Lance a compris que tout dépend de lui et de lui seul désormais. Entre Texas, Espagne et Côte d’Azur, celui qui deviendra bientôt le Boss travaille comme un forcené. Mais un forcené méthodique qui cultive ses points forts, notamment la puissance et la capacité pulmonaire, tout en progressant incroyablement sur le rythme et la capacité d’accélération en côte. Une année a passé. Le nouvel Armstrong est méconnaissable. Son visage émacié, sa musculature saillante, sa position sur le vélo, son rythme de pédalage de 120 tours/minute, son attitude mélancolique et grave à la fois, il n’y a plus rien ou presque de celui qui riait de tout, à commencer de lui-même, dix mois plus tôt. Le cancer est passé par là. Avec son cortège terrifiant d’interventions chirurgicales de la dernière chance, de séances épuisantes de chimiothérapie, de pronostics réservés, de doutes, de doutes, de doutes ! Les premiers kilomètres de course, en dépit d’une fatigue permanente, sont plutôt encourageants. Lance se classe même 4ème de la Vuelta 1998. La course de son grand retour. Évidemment, depuis son absence les choses du peloton ont évolué. Deux nouvelles stars sont apparues au grand jour. L’Italien Marco Pantani et l’Allemand Jan Ullrich. Ils semblent inaccessibles sur les grands tours. D’autant que les outsiders se nomment Bugno, Olano ou Jalabert.
Début 1999, les choses du cyclisme tournent autour du Pirate, Marco Pantani. Le super grimpeur italien domine en montagne au point d’apparaître comme l’épouvantail, favori d’office du Giro et naturellement du Tour. D’ailleurs, Salvatore Grimaldi, le patron de Bianchi, l’a annoncé. Marco va de nouveau viser le doublé Giro Tour déjà réalisé l’année précédente. Il rejoindrait ainsi son idole, le Campionissimo Fausto Coppi. Tout commence parfaitement bien pour un Pantani dominateur comme jamais. Dans les cols il est intenable et c’est en leader tranquille et glorieux qu’il aborde les derniers jours du Giro en maillot rose. Mais à Madona di Campiglio le maillot rose est mis hors course pour une sombre affaire de taux hématocrite trop élevé. Sombre car l’on apprendra un peu plus tard que la mafia n’est pas étrangère à ce contrôle curieux puisque naturellement le champion de la Mercatone avait été testé sans problème par son propre médecin comme chaque matin. Peu importe, le Pirate est mis hors course et ne s’alignera donc pas sur le Tour. Les adversaires d’Armstrong, dont la côte remonte, se nomment maintenant Alex Zulle, Abraham Olano, Pavel Tonkov, Paolo Savoldelli et Richard Virenque.
Qu’à cela ne tienne. Armstrong s’impose dès le prologue au Puy du Fou. Et il est en jaune ! Tiendra-t-il alors qu’il n’avait jamais auparavant tenu les premiers rôles sur le Tour ? Réponse dès le chrono de Metz où il atomise la concurrence sur 57 kilomètres. Mais la montagne arrive. Que va-t-il faire dans les cols ? Réponse le lendemain à Sestrières où il triomphe en solitaire. Le revenant de l’enfer s’impose encore lors du dernier chrono au Futuroscope. Il est en jaune à Paris. Son premier Tour de France en guise de revanche sur le destin et la maladie. Vélo d’Or en France, Mendrisio d’or en Italie, il est élu Sportif de l’Année aux États Unis. Devant toutes les stars de le NBA. Commence alors la formidable et pathétique saga qui le verra remporter 7 Tours de France entre 1999 et 2005. Mieux que Merckx ! Mieux que Hinault ! Mieux qu’Indurain ! Bien mieux surtout que celui qui va devenir son ennemi intime, Greg LeMond. Champion charismatique, vedette internationale, star parmi les stars, Lance Armstrong est devenu un monument du sport. Élargissant au Monde entier l’audience du sport cycliste. Attirant sur le Tour de France plusieurs milliers de journalistes. Donnant de plus une raison d’espérer à tous les malades de ce fléau des temps modernes qu’est devenu le cancer. Conscient de sa responsabilité, le Boss a même créé « Livestrong » une fondation destinée à financer la recherche. Incarné par le fameux petit bracelet jaune, l’action de Livestrong est soutenue par des stars du peloton comme Basso ou Virenque.
Mirifique et enthousiasmant. Trop peut-être ? Trop sans doute ! L’Imperator texan suscite autant de passion qu’ont pu le faire en d’autres Temps Coppi, Anquetil, Merckx ou Hinault. Mais il provoque aussi le doute, la rancœur et la colère. Le doute devant ses performances stratosphériques. La rancœur de ses adversaires et des vrais passionnés qui lui reprochent à juste titre de ne viser que le Tour de France en négligeant les autres monuments du cyclisme. La colère face aux passe-droits dont il semble bénéficier de la part de l’UCI et de son Président Hein Verbruggen. Les doutes, alimentés par la presse sportive puis bientôt par la presse généraliste, remontent à 1999. Avec un contrôle positif aux corticoïdes non sanctionné car couvert à posteriori par une certificat médical.
Puis viennent les enquêtes, plus ou moins sincères, plus ou moins forcées côté témoignages. Et enfin arrivent les règlements de compte assénés par d’ancien équipiers plus ou moins aigris. Flyod Landis, Tyler Hamilton et surtout Frankie Andreu. Pour nombre de personnes, notamment des journalistes et des soigneurs, c’est aussi l’occasion de bénéficier de juteux droits d’auteur. Et pour les journaux qui relaient leurs accusations et leurs sentences, la certitude de gros tirages. Le peloton, étrangement, soutien plutôt Lance Armstrong. Notamment Eddy Merckx. Mais les articles, les livres, les documentaires et enfin une lourde enquête à charge menée par l’agence antidoping américaine vont finalement détruire le mythe et déboulonner à jamais la statue du héros.
Reconnu coupable d’avoir bénéficié du plus important système de dopage jamais vu dans le sport, Armstrong est dégradé devant le front des troupes. En 2012 son palmarès unique est effacé des tablettes à compter de 1998. Ses 7 victoires dans le Tour disparaissent. Et une suspension à vie vient parachever le scandale. Longtemps ancré dans la négation, prisonnier sans doute de son propre personnage, Armstrong nie avec insistance. Il assure urbi et orbi ne s’être jamais dopé. D’ailleurs son argumentation est étonnante de vérité. Il n’a jamais réellement été pris à un contrôle antidoping. Puis vient l’aveu. Ce fatidique 17 janvier 2013.
Que reste-il aujourd’hui de la vraie fausse légende du survivant ? Une histoire incroyable. De vrais exploits. Des haines féroces. Un attachement étonnant des Américains à leur champion déchu. La certitude que le cas Armstrong n’a hélas rien d’isolé. Et naturellement les ragots d’arrière cours et les élucubrations ridicules de ceux qui se plaisent à imaginer que les exploits du Boss n’étaient en aucun cas liés à sa capacité physique et psychique mais au seul usage de produits dopants.
S.L.
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