Dans les années soixante-dix, Ugo De Rosa est devenu le sorcier de Cusano Milanino. Les coureurs du monde entier viennent le voir pour tenter d’obtenir l’un de ces cadres sur mesure dont il a seul le secret. Le grand public admire les champions sur leurs Peugeot, Mercier, Raleigh ou autres Gitane et Legnano, mais il ignore que sous les couleurs de la marque se dissimule souvent un cadre De Rosa exécuté dans les règles de l’art suivant des géométries rigoureuses et souvent agressives. Le De Rosa Servizio Corsa que nous vous présentons aujourd’hui est sorti en juin 1975. Il symbolise tout le savoir-faire d’un artisan-artiste au sommet de son art.

Passionné de matériel, l’immense Eddy Merckx avait lui aussi franchi un jour les portes de l’officinaDe Rosa à Cusano Milanino. Après avoir bénéficié de cadres Masi (le cadreur de Fausto Coppi) et Colnago, Eddy s’était rapproché du signorUgo. Les cinq dernières années de sa carrière seront totalement disputées sur des vélos Eddy Merckx montés à partir de cadres De Rosa. Et pour sa reconversion en authentique constructeur, Eddy vint se former chez Ugo. Ugo qu’il considère aujourd’hui encore comme le plus grand cadreur de tous les temps.

Le Servizio Corsade notre essai est le mètre étalon des réalisations De Rosa. Un cadre ramassé au design classique mais à la géométrie absolument idéale. Avec une qualité de réalisation qui laisse rêveur. Les tubes Columbus SL 0,6/0,9 sont assemblés par raccords soudo-brasés. La tête de fourche est en acier spécial produit par microfusion. Les pattes de fourche et de triangle arrière sont des Campagnolo forgées. La couleur bleue est le célèbre bleu De Rosa qui était et est toujours la favorite du grand Ugo.

Bien que d’une finition absolument ahurissante, le cadre ne comporte aucune pièce chromée. C’est un pur engin de course destiné à gagner, pas à parader. Son propriétaire, le même depuis 1975, a d’ailleurs remporté plusieurs dizaines de courses avec lui.

Entièrement monté avec un groupe Campagnolo Super Record d’époque, ce vélo est paradoxalement doté de performances très actuelles. Tant du point de vue rendement que du point de vue tenue de route. En côte il permet aujourd’hui encore d’emmener sans trop de problème un braquet de 39 x 23 ou 25 dans des cols relativement pentus. Là où l’on passerait avec un 36 au guidon d’un vélo carbone actuel.

En descente, c’est un rail imperturbable. Il trace de courbes en courbes sans se préoccuper des irrégularités des routes vauclusiennes.

Quarante-trois années après sa sortie d’atelier, ce De Rosa semble éternel.

Scrupuleusement entretenu, ce vélo digne d’un musée d’art moderne serait sans doute encore capable de jouer la gagne. Les dérailleurs Campagnolo fonctionnent encore comme au premier jour. Les freins, bien que moins puissants qu’aujourd’hui, jouent parfaitement leur rôle. Il faut dire que les patins sont neufs, tout comme l’ensemble câbles-gaines-guidoline.

Seule entorse à l’origine, les roues Mavic montées dans les années quatre-vingts. Et aussi la selle, récemment échangée dans un souci d’esthétique. D’origine, notre De Rosa était doté d’une Concor blanche.

Reprendre le guidon, étroit, d’une telle machine, ce n’est pas seulement s’offrir un flash-back sur l’une des plus belles époques de l’histoire du cyclisme. C’est revenir aux sources mêmes du plaisir. Et renouer avec le bonheur proposé autrefois par des vélos d’exception que l’on pouvait imaginer passer à son fils. À l’instar d’une montre mécanique d’exception ou d’un volume de La Pléiade.